ECOLE D'ANTHROPOLOGIE

reconnue d'utilité publique par la loi du 22 mai 1889



 
 
LA   SAGA



Chapitre premier

 
 

I. Les origines de l'École d'Anthropologie de Paris

 

1.1 Une époque : 1673 - 1800   Dioni, Buffon, Daubenton


     Il n'est guère possible de comparer cette longue période, 127 ans, avec les suivantes d'après notre étude. Cependant, on ne doit pas dissocier les générations précédentes de celles qui les suivent: la culture exige l'apprentissage. La question est donc de savoir comment chaque génération transmet sa culture à la suivante.
 
 

R.A. 1915, p.455.

    Berthelot; La Grande Bibliothèque. Paris, (s/d), p.175

  Les origines de l'Anthropologie française remontent aux années 1673, quand fut créée la chaire d'Anatomie au Muséum national d'Histoire naturelle. Cette période (1673-1800) correspond plus à l'histoire de la Médecine et des Sciences naturelles qu'à celle de l'anthropologie même. Mais Dioni, Antoine Louis, P. L. Desauet, Buffon, Daubenton, Lacépède découvrent un horizon plus original qu'on ne l'avait supposé: tout d'abord certains de ces auteurs cultivent même des études presque inconnues par ailleurs.

     Le domaine de l'Anthropologie se révèle d'une étonnante complexité: les questions médicales se mêlent avec celles de l'Histoire naturelle et de la Philosophie: l'anatomie des races, la classification zoologique de l'espèce humaine, la conduite morale, les dogmes bibliques, la variété des peuples, etc.
 
 
   R.A. 1915, p.455.

    R.A. 1927, p.29.

    R.A. 1941, p.118.

  Buffon, dans son Traité des variations de l'espèce humaine, publié en 1749, détermine la science de l'homme telle que permettait de la concevoir les faits acquis à ce moment. C'est ainsi qu'il définit l'Anthropologie comme l'Histoire naturelle de l'Homme.

 
R.A. 1941, p.118.   Daubenton, père de l'anatomie comparée, dont la leçon sur l'Homme à l'École normale de Paris constitue un document exceptionnel, étendit l'objet de l'Anthropologie aux Races composant le genre humain et proposa une nomenclature de celles-ci basée sur l'étude comparée de leur anatomie.

1.2 1800 - 1837

Généralités : Le Muséum national d'Histoire naturelle, Lacépède, la Société des Observateurs de l'Homme, L-F. Jauffret, Lamarck, la Société de Géographie, W. F. Edwards et la chaire d'histoire naturelle de l'Homme au Muséum.
     L'intervalle 1800-1848 peut être caractérisée par les efforts des savants pour établir des liens entre eux afin de favoriser la communication des connaissances et la réalisation de travaux sur le terrain en commun. Les chercheurs entreprennent de longs voyages pour gagner des pays où ils pourront trouver des informations nouvelles. Plus actifs encore sont ceux qui fondent des sociétés savantes, en tenant compte surtout de leur alliance polémique au nom du progrès et de la liberté d'esprit. Ainsi la Société des Observateurs de l'Homme, la Société de l'Afrique intérieure, la Société de Géographie, la Société Ethnologique, et la presque inconnue Société d'Anthropologie de France. On parle de Sociétés touchant aux questions anthropologiques. La définition de l'Anthropologie reste trop pauvre, les techniques insuffisantes et ce n'est qu'à la génération suivante que l'Anthropologie trouvera sa place parmi les sciences positives, c'est-à-dire fondées sur l'expérience. Mais tout se réduit à une collecte d'informations, suivie de polémiques interminables, qui, malgré tout, permirent de dégager des critères d'une valeur indiscutable, qui seront utilisés par la génération suivante: l'Anthropologie véritable est une affaire complexe où l'anatomiste, le géographe, l'archéologue, le paléontologue, le préhistorien et l'ethnologue sont tous voués à l'étude de l'homme, sans oublier qu'il faut que toutes ces études doivent concourir à un but unitaire.
 
R.A. 1915, p.455.

    Lacépède,1827 :Histoire naturelle de l'Homme. Ed., Cuvier, Paris.

  Le muséum d'Histoire naturelle fut réorganisé en 1973, et, en 1800, Lacépède, considéré comme le continuateur de Buffon, fut chargé de juxtaposer à son cours de l'Histoire des reptiles et des poissons un cours d'Histoire naturelle de l'homme, qui, plus tard, fut publié sous ce titre.

 
R.A. 1927, p.29.

Millin A.L. (Directeur) :
Magazine Encyclopédique :1800, t.I , pp. 408 - 410 ;

1800, t.II , pp. 390 - 393 ;
532 - 533 ; 551 ;

1800, t.III, p.262 ;

1801, t.I , p.421 ;

1801, t.II , p.374 ;

1801, t.IV, pp. 540 - 544 ;

1801, t.V , pp. 268 - 269 ;

1803, t.II , p.289.

 Virey J.J., 1801 :
Histoire naturelle du Genre Humain. Imp. F. Duffort, Paris

Jauffret L.F.,1803:Mémoire sur l'établissement d'un Musée Anthropologique.
Imp. Gillé, Paris.

Mamy E.T., 1901 :Un chapitre oublié de l'Histoire de l'Anthropologie française
Imp. de Chaise, Paris, (s/d).

Bouteiller M., 1959 :La Société des Observateurs de l'Homme, ancêtre de la Société d'Anthropologie de Paris.

Bulletin de la Société 
d'Anthropologie de Paris, 1959, pp. 448 - 465.

  Mais c'est dans le Magazine encyclopédique ou Journal des Sciences, des Lettres et des Arts d'A.L. Millin qu'on trouve le premier historique d'un effort systématique pour établir conjointement une Société, un Enseignement et un Musée, portant sur l'homme, suivi et comparé dans les différentes scènes de la vie. Louis-François Jauffret, qui fonda la Société des Observateurs de l'Homme, le médaillon composé en 1800 pour servir de sceau à la Société des Observateurs de l'Homme figurera dès 1911 dans la Revue anthropologique, éditée par l'École d'Anthropologie de Paris, en 1980, organisa des Cours d'Histoire naturelle de l'Homme dans la salle des Ducs et Pairs au Palais du Louvre, 1801-1803, et ouvrit un Musée anthropologique à Marseille, 1804, sur lequel il écrivit un mémoire remarquable.

En prenant le nom de la Société des Observateurs de l'Homme et l'antique devise connaîs toi toi-même, cette première société anthropologique du monde se dévoua à la Science de l'Homme sous son triple rapport physique, moral et intellectuel. Science qui se devait d'être dégagée de tout préjugé extra-scientifique, et surtout de tout esprit de système. Un cercle d'amis de Jauffret constituèrent les premiers membres de la nouvelle société: Joseph de Maimineux, le Président Leblond, le Vice-Président Cuvier, Jussieu, Degérando, etc.

     Deux importantes expéditions de découvertes furent organisées en 1800: l'une, dirigée par le Capitaine de Vaisseau Baudin, vers les Terres Australes; l'autre, par l'Explorateur Levaillaut au Centre de l'Afrique. En vue de recueillir scientifiquement des observations, l'Institut suggéra que la Société des Observateurs de l'Homme établisse des normes directives. Deux des membres de cette Société les rédigèrent: Cuvier pour l'étude de l'homme moral.
 
R.A., 1911, p. 1.

R.A.,1914, p. 257

R.A.,1915, p. 455

R.A.,1957, p. 231

  Très probablement à partir de 1801, mais certainement de 1802 à 1804, Jauffret donna, deux fois par semaine, dans la salle des Ducs et Pairs au Palais du Louvre, un cours d'Histoire naturelle de l'Homme, malheureusement perdu, mais dont le Dr. Hervé a pu retrouver quelques leçons.

 
R.A., 1915, 
p. 456.
  En 1803, on voit le mot Anthropologie apparaître dans le programme des cours de l'Académie de Strasbourg. Son enseignement, confié à un anatomiste, Thomas Lauth, comprenait l'Histoire naturelle de l'Homme.

 
R.E.A., 1902, p.29;

R.A., 1915, p. 255.

  Pendant ce temps Lamarck posait les premiers principes de la théorie de l'évolution en démontrant l'influence du besoin sur la production, le développement et la transformation des organes. Sa philosophie zoologique, parue en 1809, contient en germe tous les problèmes généraux de l'Anthropologie; elle est tout spécialement la base de ceux de l'Anthropologie zoologique.

 
Bulletin de la Société de Géographie.

Paris, 1822, 
pp. 1, 8, 147.

  Plusieurs personnes, convaincues des progrès de la Géographie, s'assemblèrent le 19 juillet 1821 et résolurent de créer une Société de Géographie. La Société eut pour unique but la connaissance du Globe que nous habitons, et le perfectionnement des Sciences géographiques si intimement liées aux progrès de la civilisation, à l'anéantissement de toutes les haines et de toutes les rivalités nationales, et à l'amélioration des destinées de l'espèce humaine. Parmi les membres de cette illustre Société, qui présidèrent à sa formation, peuvent-être rappelés le Marquis De Laplace, le Comte De Rosily-Mesros, le Vicomte de Chateaubriand, M. de Rossel, Male-Brun, le Baron de Humboldt, A. Barbié du Bocage, le Baron Cuvier, Champollion (le jeune), Fourier, etc...

    Le docteur W.F. Edwards publia en 1829 une brochure intitulée: Des caractères physiologiques des races humaines, considérées dans leurs rapports avec l'histoire. qui attira l'attention générale des savants. Dès lors les amis de W.F. Edwards se passionnèrent pour ce genre de travail et souhaitèrent étudier sérieusement avec lui la question des races humaines peuplant la terre.
 
B.S.E., 1841, 
p. 1.

R.A., 1914, 
p. 255.

R.A., 1915, 
p. 456.

  Le dernier titulaire de la chaire de Dionis au Muséum, le baron Portal, mourut en 1832. A cette époque une chaire d'Anatomie humaine au Muséum était devenue inutile du fait de l'enseignement de la Faculté de médecine, et il fut fortement question de la supprimer. Mais les travaux de W.F. Edwards avaient attiré l'attention sur l'étude des races humaines, et les professeurs du Muséum comprirent qu'il y avait là une vie nouvelle à explorer. En conséquence, ils demandèrent que la vieille chaire de Dionis devint chaire d'histoire naturelle de l'Homme. Ce fut Flourens qui inaugura le nouvel enseignement (1832), mais il donna bientôt sa démission pour occuper la chaire de Physiologie comparée. Serres prit sa place en 1839; il renonça, lui aussi, pour la chaire d'Anatomie comparée.

1.3 L'intervalle 1838 - 1848

Généralités : La société Ethnologique de Paris; Vivien de Saint-Martin; Boucher de Perthes; la Société Anthropologique de France; Flourens.
     Différents documents témoignent de la place que prend, au cours de ces dix années, l'Anthropologie dans la culture française et de sa reconnaissance en tant que science par les milieux universitaires.

     On peut citer :
 
C. R. des séances de l'Académie des Sciences :
1837 - 1847,Paris ;T. III, 523 ;
T. IV, 662 ;
T. XIII, 59 ;
T. XX, 135 ;
T. XXIV, pp. 733, 842.

Vivien L.,1841 :Journal d'une résidence en Circassie, par J. Stanislas Bell augmenté d'une introduction historique et géographique, Chez A.Bertrand, Paris.

Broca P., 1837 : Essai sur les races humaines considérées sous les rapports anatomiques et physiologiques.
Bruxelles. 

 
  • de l'histoire Naturelle de l'Homme du Dr. William Edwards, fondateur de la Société Ethnologique de Paris;
  • les conférences de Vivier de Saint-Pierre sur l'histoire de l'anthropologie, à la Société Ethnologique;
  • les statuts de la Société Anthropologique de France que personne ne mentionne jusqu'aujourd'hui et qui fut fondée en Janvier 1846 à Paris, mais dont les noms des fondateurs restent inconnus;
  • l'éloge, enfin, de Blumenbach, par Flourens en séance solennelle à l'Académie des Sciences le 26 avril 1847, le reconnaissant comme le père de l'Anthropologie.
     L'Anthropologie sort de l'initiative privée et l'on peut y voir les origines du grand mouvement anthropologique de P. Broca.

 
B.S.E., 1841, pp. 1 - 2 ; 109 - 128.

B.S.E., 1846, pp. 1, 74.

B.S.E., 1847, pp. 1, 38.

  En 1838, des savants anglais fondèrent à Londres une société pour la protection des aborigènes, présidée par Sir Thomas Fowell Buxton. La société anglaise engagea, par l'entremise de Hodgkin, un de ses principaux membres, W. F. Edwards et ses amis à créer à Paris une société semblable. Mais les savants français ne crurent pas pouvoir le faire; ils prirent cependant la résolution de fonder une société d'Ethnologues, qui aurait un but scientifique. Plusieurs membres de l'Institut,de la Société de Géographie, ainsi que d'autres amis de la science, se portèrent comme fondateurs de la société nouvelle. Un comité central fut établi, et un projet de statuts ou règlement constitutif fut discuté et soumis à l'approbation du gouvernement, et, peu de temps après, la Société fut autorisée par l'arrêté ministériel du 20 août 1839. W.F. Edwards présida le premier bureau de la première réunion de la Société qui eut lieu le 23 août 1839 avec la collaboration de D'Avezac, Milne Edwards, Flourens, Vicomte de Santarem, C. Imbert des Mottelettes, G. d'Eichthal, Serres, Berthelot et I. Geoffroy Saint-Hilaire.

 

     Dès le début de sa constitution une très vive polémique agita cette société à savoir l'origine de l'espèce humaine. Vivien de Saint-Martin fit remarquer que dans les études de Humboldt, ce que cet illustre auteur appelait l'unité naturelle de l'espèce humaine ne paraît nullement impliquer, comme on pouvait le croire, l'idée de descendance d'un couple unique. Il croyait que l'origine humaine devait être soumise à une vérification scientifique: or, dans l'état contemporain de la science les faits connus ne lui semblaient pas permettre de concevoir comment les races les plus distinctes seraient issues d'un même couple. Comme nous le verrons dans l'intervalle suivant, la société s'enlisera dans ce problème et ne pourra que disparaître.

     Ce même Vivien de Saint-Martin qui attire notre attention sur l'Histoire de l'Anthropologie, traita ce sujet pendant trois séances de la Société d'Ethnologie de Paris (1843-44) (en note: réf. Bib. nat.).
 
 
B.S.E. 1845, pp. 14, 46, 49, 63, 64, 12, 8.

Vivien L., 1845 :Recherches sur l'histoire de l'Anthropologie
Imp. Dondey-Dupré, Paris.

Broca P., 1874 :Mémoires d'Anthropologie. Reinwald, Paris, p. 194.

   Pour lui, l'Anthropologie comprenait l'étude de l'homme intellectuel aussi bien que l'étude de l'homme physique. Ces deux ordres de recherches et d'études, disait-il, ont effectivement plus d'un rapport, et il n'est pas possible de les isoler complètement. On peut, toutefois, subordonner le premier au second et réciproquement. Mais l'Anthropologie, dans la signification à peu près exclusive qu'on attachait alors à ce mot, était l'étude de l'homme considéré principalement sous le point de vue physique ou naturel, comme dernier anneau de la chaîne immense des êtres.

     Dès 1828, Tournal et Christol avaient tenté des explorations sur l'homme préhistorique dans le Sud de la France ayant pour but d'en rechercher des traces; en 1833-34, P.C. Schemerling, de Liège, en avait fait de même dans la vallée de la Meuse.

     Cependant, en 1835, la Société d'Histoire naturelle de Torquay, (en Angleterre) refusa une communication sur la découverte des silex taillés. Comme Cuvier, en 1832, elle ne pouvait croire à contemporanéité de l'Homme et des Mammifères fossiles. Même en 1863, E. de Beaumont affirmait encore ne pas croire que le Mammouth et l'Homme aient pu vivre ensemble.
 
 
 R.A., 1915, 
p. 456.

 R.A., 1936, 
p. 275.

 R.A., 1968, 
p. 18.

  Ce fut Boucher de Perthes, qui, en 1838, exhuma des sablières d'Abbeville le premier outil de silex travaillé incontestablement par l'homme contemporain des espèces animales disparues, et, en 1841, ayant trouvé des haches de silex dans un banc de sable contenant des restes de mammouth et de rhinocéros à Menchecourt près d'Abbeville, prouva dans son livre De l'Industrie humaine ou les arts à leur origine, (1846) l'existence de l'homme quaternaire, qu'il appelait l'homme antédiluvien.

 
Statuts de la Société anthropologique de France.

Paris, s/d, in 8°, pp. 40, (1846).

   Le 7 janvier 1846, à Paris, furent lus, discutés et adoptés les Statuts de la Société anthropologique de France, dont les fondateurs restent inconnus. Son objet était de provoquer, encourager, et faire converger dans sa sphère d'action, toute espèce de recherches et de travaux conçus dans le but spécial de donner des solutions, ou des éléments immédiats de solutions, aux questions posées par l'anthropologie; en d'autres termes, elle se proposait de stimuler et de contribuer aux progrès dans les principales branches de connaissances qui forment la science de l'homme. Elle fera des publications sous le titre de Bulletin des travaux de la Société anthropologique de France et sous celui d'Annales de la Société anthropologique de France. (Les statuts étaient constitués de XVI chapitres et de 111 articles).

 
Revue d'Anthropologie Catholique.
Paris, 1847, 
p. 448.

Flourens M., 1847 :
Eloge historique deM.Blumenbach Imp. Didot, Paris.

  M. Flourens, dans la séance solennelle de l'Académie des Sciences le 26 avril 1847, sous la présidence de Mathieu un des secrétaires perpétuels, choisit pour texte de son discours les travaux de Blumenbach qui consacra sa vie à l'étude de l'Histoire naturelle, de la physiologie, et qui eut la gloire de fonder une science nouvelle, l'Anthropologie.

Chapitre deux


II. L'Institut Paul BROCA

 

2.1 La période 1848 - 1880


     Le rôle historique de Paul Broca ; les trois générations contemporaines.

     C'est à partir de 1849 jusqu'en 1880 que l'Anthropologie considérée comme synthèse des connaissances scientifiques sur l'espèce humaine, sa vie, sa culture et sa nature, réussit à bâtir un champ propre de recherches, une méthodologie scientifique et surtout un cycle d'enseignement coordonné de façon que les diverses questions puissent être traitées ensemble. Cela fut possible grâce à l'oeuvre d'un maître exceptionnel : Paul Broca.

     A cet égard, les interprétations biologiques, ethnologiques et culturelles deviennent peu à peu concordantes. P. Broca les avait d'ailleurs formulées et appliquées côte à côte, et c'est ensemble, aussi qu'elles s'écartent des méthodes trop spécialisées. Nul, plus que P. Broca, n'a contribué à consolider cette unité de l'Anthropologie. Aussi, une rapide analyse de ses positions essentielles permettra-t-elle de mesurer le rôle historique des institutions fondées par lui-même: la Société d'Anthropologie, le Laboratoire d'Anthropologie à l'École des Hautes-Études et l'École d'Anthropologie de Paris.

     Historiquement l'oeuvre de Paul Broca commence par une proclamation de foi en la liberté d'esprit pour construire une Anthropologie scientifique, en dehors de tout préjugé socioculturel. Malgré les conditions exceptionnelles défavorables qui entourèrent les anthropologues à cette époque, la question de l'Anthropologie était posée. Aujourd'hui elle reste posée, mais l'on peut encore tirer de leurs travaux, d'inestimables enseignements.

     Sans doute faut-il, pour mieux comprendre le rôle historique de Paul Broca, évoquer les personnalités de ceux qui formèrent ses générations contemporaines, selon notre interprétation de l'anneau culturel: la liaison entre les trois générations clefs, la génération aînée, la génération jeune et la génération cadette.

     Le nom de A. de Quatrefages vient le premier si l'on considère la génération aînée de cette période, (1848-1880), c'est lui qui établit définitivement le titre de la chaire d'Anthropologie au Muséum d'Histoire naturelle, dite auparavant d'Histoire naturelle de l'Homme, lorsqu'il succède en 1858 à Serres. On doit aussi citer le nom des autres savants qui constituèrent le noyau de la jeune science: Milne Edwards, le Directeur du Muséum, Clémence Royer, qui traduisit l'évolution de l'espèce humaine de Darwin, et qui fut la première femme en France membre d'une Société savante, la Société d'Anthropologie; Gaudry, le père de la Paléontologie, E. Cartailhac et Chantres avec lesquels P. Broca eut des liens amicaux et scientifiques d'une importance exceptionnelle dans le domaine de l'Anthropologie préhistorique.

     Mais les plus proches parmi cette génération aînée de l'oeuvre de Paul Broca sont Gavarret, Henri Martin, Verneuil, G. de Mortillet et L. Bertillon.

     Les trois premiers sont liés à l'entreprise heureuse, mais difficile, d'établir les moyens nécessaires pour la réussite d'une Anthropologie scientifique, en dehors de tout préjugé dogmatique. Ils partagent un ensemble d'idées, de sentiments, de façons de voir et d'agir; leur originalité propre les conduira à jouer des rôles bien définis. Verneuil fut le premier dans la fondation de la Société d'Anthropologie; Henri Martin le collaborateur le plus fidèle et le plus efficace pour l'École d'Anthropologie; Gavarret assuma la responsabilité de la direction de l'École, après la mort du maître.

     L'apport de G. de Mortillet apparaît sans doute comme le plus riche en Anthropologie préhistorique, bien qu'il ait été le responsable de l'orientation de l'Anthropologie biologique vers le champ de l'Ethnologie, et même de la Sociologie. Non seulement l'oeuvre de ce préhistorien illustre propose une définition synthétique de l'Anthropologie et des processus techniques de sa formation, mais encore elle conduit à une interprétation nouvelle des origines de l'Homme puisqu'il aboutit le premier à une hypothèse sur les anthropoïdes.

     Les travaux sur la démographie et la statistique, commencés par Quetelet, sont poursuivis, avec un souci encore plus affirmé de réussir une méthode rigoureusement scientifique, par L. Bertillon, père, qui interviendra dans l'organisation de l'École d'Anthropologie, en créant la chaire de Démographie dont il deviendra le premier professeur titulaire.

     La jeune génération, elle, s'efforcera de développer des attitudes de base pour envisager l'affermissement de l'École qui, dès l'origine, trouva de sérieuses difficultés à déterminer l'étendue de l'Anthropologie et, par conséquent, l'objet de son enseignement.

     Elle était composée d'un groupe exceptionnel de savants qui tenteront de faire une plus large place à l'Anthropologie parmi les sciences. Parmi eux: Jules Parrot, promoteur de la reconnaissance d'utilité publique de l'École d'Anthropologie; Henri Thulié et Yves Guyot, successivement directeurs de l'École, à laquelle ils apportèrent le prestige de leur pouvoir politique et de leur influence sociale; de même, A. D'Echérac, qui deviendra à son tour président de l'Association pour l'enseignement des sciences anthropologiques; association qui fut créée en 1890 pour la reconnaissance d'utilité publique de l'École d'Anthropologie.

     Mais surtout, il faut mentionner les plus intimes des élèves de Paul Broca: Topinard, Dally, Hamy, Hovelacque, Bordier, pour qui les années 1859-1870, représentent l'apprentissage passionnant de la nouvelle science sous la direction personnelle de P. Broca.

     Il suffit pour le constater de se rapporter aux travaux de Paul Topinard et d'Ernest Hamy. Tous deux assurèrent la continuité entre les diverses phases de l'école anthropologique de P. Broca, son intégration dans la vie culturelle française au travers de Revues, Anthropologie et L'Anthropologie, et du Musée Ethnographique du Trocadéro. Il y eut là un effort pour définir et classer les diverses branches de l'Anthropologie, libérée de toute théorique exclusive, évolutionniste ou non, avec une ampleur de points de vue sans laquelle on ne peut comprendre comment l'Anthropologie est à la fois différente de toutes les sciences de l'Homme, semblable à certaines d'elles, et semblable à d'autres plus lointaines.

     L'un des autres élèves intimes de P. Broca, Abel Hovelacque, attaché fortement aux opinions de G. de Mortillet, tiendra compte de plus en plus des nouvelles théories évolutionnistes. Son intervention, au cours de la période suivante, sera décisive pour l'École et les autres institutions, fondées par P. Broca. Linguiste de formation, A. Hovelacque sent les résonances communes de ceux qui se sont d'un même mouvement écartés d'une société archaïsante qui ne leur paraît plus concilier ses exigences dogmatiques avec le progrès de la Culture. Le changement s'imposait aux savants parce qu'eux mêmes étaient l'objet, à cause des bouleversements provoqués par l'impérialisme politique et la colonisation culturelle, d'une très forte pression. Il leur fallait dépasser une conception spiritualiste et mystificatrice des faits, à laquelle prédisposait la tradition même de la société; afin de rendre ces faits véritables, pour les matérialiser. D'où le matérialisme scientifique critique que l'on évoquera plus tard à l'occasion de la polémique entre Paul Topinard et Mathias Duval.

     La génération cadette, dont la formation s'étend de 1870 jusqu'en 1880, ne fit que témoigner de la fécondité de l'École d'Anthropologie, mais aussi des contradictions qu'elle contenait et qui en faisait une réalité vivante. Il suffit d'en nommer quelques-uns: S. Zaborowsky, Weisgerber, Deniker, et surtout L. Manouvrier et G. Hervé.

     On doit ajouter à cette liste deux jeunes élèves de P. Broca: René Verneau et Marcellin Boule créateurs du grand mouvement anthropologique parallèle à celui de l'École d'Anthropologie, celui du Muséum national d'Histoire naturelle et du Musée du Trocadéro, qui a dirigé les efforts des générations suivantes jusqu'aujourd'hui.
 

2.2 1848 - 1858


     Généralités : A. de Quatrefages et P. Broca

     Un large intervalle de temps - au moins sous la forme de l'information historique - reste ici vide. Les indications qui suivent suffisent à montrer que l'on progresse cependant dans l'étude de l'Anthropologie et surtout dans la formation d'une nouvelle génération qui deviendra maîtresse dans l'Histoire de la Culture: celle de Paul Broca, Claude Bernard et A. de Quatrefages.
 
 
Quatrefages A. de, 1856

     Revue des cours publics, Paris.

    La chaire d'Histoire naturelle de l'Homme au Muséum, dont Serres était le professeur titulaire, devient un enseignement d'Anthropologie, tandis que Hollard avait été chargé en 1850 d'un cours de Zoologie à la Faculté des Sciences de Paris sous le nom d'Anthropologie. Plus tard en 1855, A. de Quatrefages prendra la place de Serres au Muséum, alors que la disparition de la brillante Société ethnologique de Paris appelait en quelque sorte l'avènement d'une société plus largement anthropologique que P. Broca fondera en 1859, à la suite des pusillanimités de certains de ses collègues de la Société de Biologie.

     En France, la pensée anthropologique prend ses directions définitives à partir des travaux de A. de Quatrefages et P. Broca. Les anthropologues français, après que ces deux maîtres eurent invité à la considération de chaque phénomène humain comme la résultante de l'Histoire naturelle de l'espèce humaine, élaboreront pour l'étude de l'homme des concepts précis, tout en continuant d'accumuler une masse impressionnante de données relatives surtout aux questions biologiques et ethnologiques. Deux grandes écoles de recherche expriment cette orientation: celle de A. de Quatrefages, de tendance ethno-biologique, et celle de P. Broca plutôt (surtout au début) biologique et culturelle.

     De 1840 à 1850 A. de Quatrefages (né le 10 février 1810) poursuivit sans relâche ses recherches sur les sciences naturelles. Conseillé par celui que l'on appelait le chef de la Zoologie et qui s'était constitué son protecteur Milne Edwards directeur du Muséum.
 
 
R.A., 1923, 
p. 158

R.A., 1957, 
p. 115.

    En 1850, il fut nommé professeur d'Histoire naturelle au collège Henri IV; et l'Institut lui ouvrait ses portes le 26 avril 1852. Trois ans après, en 1855 il fut appelé à la chaire d'anatomie et d'ethnologie du Muséum, dont Serres venait de se démettre, et que l'on appela définitivement chaire d'Anthropologie. A. de Quatrefages, comme médecin, avait longtemps étudié l'homme en tant qu'individu; mais devenu zoologue et préoccupé de toutes les questions que soulevait déjà l'étude de l'espèce, il ne pouvait envisager qu'en naturaliste l'Histoire naturelle de l'Homme.

    Hollard avait été chargé, en 1849 - 1850 du cours de zoologie à la Faculté des Sciences de Paris. Il publia, en 1859, un livre ou se retrouve une portion substantielle de cet enseignement, sous le nom d'Anthropologie et comprenant les caractères anatomiques et physiologiques de l'Homme avec la description des diverses divisions du règne humain.
 
 
R.A.1914, p. 255.

     Broca P., 1874:

Mémoires d'Anthropologie. Reinwald, Paris, p. 507.

Revue d'Ethnographie, 1882, Paris, p. 460.

Mathias Duval, 1878 :

Claude Bernard. Extrait de La Philosophie positive, Paris, mai-juin.

    A cette même époque la chaire d'Histoire naturelle de l'Homme de Serres, au Museum, instaurait définitivement l'Anthropologie alors que le déclin de la brillante Société Ethnologique appelait, en quelque sorte, l'avènement d'une Société plus largement anthropologique, celle que Paul BROCA instituerait neuf ans plus tard, en 1859.

  En même temps, Léon de Rossy fonda la Société d'ethnographie orientale et américaine qui deviendrait, peu après, Société d'Ethnographie sous l'influence de son Président Claude Bernard.

     Paul Broca, né le 28 juin 1824 à Sainte-Foy-la-Grande prit sa première inscription à la Faculté de médecine de Paris en novembre 1841, et fut nommé externe des hôpitaux au concours de 1843, interne au concours de 1844 et interne lauréat au concours de 1847.

     En 1847, P. Broca, simple aide d'anatomie, avait été adjoint pour l'étude des ossements à une commission spéciale chargée par le préfet de la Seine de faire un rapport sur les fouilles pratiquées dans l'ancienne église des Célestins. Pour rédiger son rapport, P. Broca fut conduit à chercher et à lire les divers ouvrages où il était plus ou moins question de crâniologie; depuis lors, quoique entraîné par ses concours vers des études toutes différentes, il continua à lire avec un vif intérêt les livres, bien que rares alors, qui traitaient de l'homme et des races humaines.

     De nouveaux concours le firent nommer successivement aide d'anatomie de la Faculté en 1846 et prosecteur de la Faculté en août 1848. Il fut reçu docteur en médecine au mois d'avril 1849, et en attendant le concours d'agrégation qui ne devait avoir lieu qu'en 1854, il fit à l'École pratique, comme professeur particulier, des cours de chirurgie et de médecine opératoire qui achevèrent de rendre son nom populaire parmi les étudiants.

     Lauréat du prix Portal en 1850, auteur de mémoires et de travaux bien connus sur la pathologie des cartilages, sur le rachitisme, sur les hernies et l'étranglement herniaire, sur les arthrites vertébrales, il avait publié un ouvrage de premier ordre: Les Anévrismes, 1856.

     En 1853 s'ouvrit, un an plus tôt qu'il n'avait d'abord été annoncé, le concours d'agrégation si impatiemment attendu. Il fut nommé le premier de la promotion, aux applaudissements de tout l'amphithéâtre. Ce concours eut lieu en même temps que celui du Bureau central qui se termina également par sa nomination au titre de chirurgien des hôpitaux.
 
 
R.D.A., 1880, pp. 577 - 579 ; 580 ; 725 - 728.

R.A., 1941, p. 18.

Broca P., 1871, 1874, 1877, 1883, 1888 :

 
Mémoires d'Anthropologie. Tomes I - IV, C. Reinwald, Paris.
    Dans la période des six années qui s'étend de 1853 à 1859, P. Broca produisit successivement des travaux considérables. L'année 1859 marque en quelque sorte une étape nouvelle dans la vie de Broca. Il achevait les cinq années de ses fonctions comme chirurgien du Bureau central et devait attendre trois ans encore que son tour d'ancienneté l'appelât à prendre la direction d'un service dans les hôpitaux. Ce long stage n'avait pas été un temps de repos: il l'avait mis à profit pour compléter ses anciennes recherches et en commencer de nouvelles, et l'un de ces travaux sur Les Basques de Zarauz, par un concours remarquable de circonstances, devait devenir le point de départ des études auxquelles il consacra la seconde moitié de sa vie: l'Anthropologie.

 

2.3.1 La Société d'Anthropologie de Paris


     Sa fondation ; darwinisme et lamarckisme.
 

     1859 - 1869

 
Quatrefages A.de, 1867 :

  Rapport sur les progrès de l'Anthropologie. Imp. Impériale, Paris.

    Pour cet intervalle, deux documents exceptionnels suffisent à satisfaire les exigences de la recherche historique: les Statuts de la nouvelle Société d'Anthropologie, 1859, et le rapport de A. de Quatrefages sur les progrès de l'Anthropologie, 1867.

 
R.D.A., 1880, pp. 579 - 580.

Candolle A., 1873 :
Histoires des sciences et des savants depuis deux siècles. H.George, Genève, Bâl, Lyon.

    Les détails historiques relatifs à la fondation de la Société d'Anthropologie ont été consignés par P. Broca dans les notes manuscrites rédigées à la prière de Bagdanow, à l'occasion de l'Exposition anthropologique de Moscou.

     Le rapport de A. de Quatrefages sera longtemps le point de départ de toutes les recherches historiques sur l'Anthropologie tout particulièrement de celles du Muséum que l'on peut appeler l'École du Muséum National d'Histoire naturelle. Il s'attache d'abord aux données fondamentales qui constituent l'historique de la chaire d'anthropologie au muséum, dont il était le professeur titulaire, et révèlent les mêmes préoccupations, que celle de P. Broca. Cependant, sous-jacente à cette étude partiale se dessine la recherche d'horizons plus étendus.

     La Société ethnologique, fondée par W. F. Edwards, au lieu d'étendre et de développer son programme, comme cela eut été désirable, tendait au contraire à le circonscrire de plus en plus autour d'une question qui avait pour ainsi dire fait oublier toutes les autres: celle du monogénisme ou du polygénisme à propos de l'origine de l'Homme. La Société ethnologique de Paris avait fini par se renfermer entièrement dans ce cercle, si bien qu'un jour, en 1848, n'ayant plus rien à dire, elle cessa de se réunir.

     Il y avait donc dix ans que la Société ethnologique n'existait plus lorsque Broca, ayant constaté certains faits d'hybridité, crut pouvoir les communiquer à la Société de Biologie (janvier et février 1858). Le jeune chercheur n'avait pas prévu la pusillanimité de certains de ses collègues. Les faits contenus dans son remarquable Mémoire établissaient la fécondité illimitée des métis d'espèce, contrairement à la doctrine monogéniste. Rayer, président de la Société, épouvanté de ces opinions hétérodoxes, supplia Broca d'interrompre ses communications à ce sujet. Il consentit à calmer cet émoi, plus, sans doute, par mépris pour cette marque de faiblesse que par soumission à une pression présidentielle qui n'osait même pas s'exercer ouvertement. Mais il publia aussitôt dans le Journal de Physiologie ses mémoires sur l'Hybridité animale en général et sur l'Hybridité humaine en particulier.
 
 
R.D.A., 1861, 
p. 606.
    Cet épisode qui avait vivement agité la Société de Biologie lui montra la nécessité de fonder une nouvelle société où les questions relatives au genre humain pourraient être traitées librement. Mais ce projet rencontra les difficultés les plus diverses. La première fut le recrutement des membres. Broca avait jugé nécessaire d'obtenir au moins vingt adhésions avant de fonder la Société. Il s'adressa d'abord aux membres de l'ancienne société ethnologique et surtout à Geoffroy Saint-Hilaire. Broca le pria de l'autoriser à inscrire son nom en tête de la liste des membres honoraires de la future Société. Mais ce dernier avec cette simplicité qui est la marque des esprits supérieurs, déclara qu'il ne voulait être que leur égal, qu'il désirait être membre titulaire et travailler avec eux. W. F. Edwards et Serres, en tant que membres honoraires, se joignirent aussi au petit noyau formé par six membres de la Société de Biologie, Broca en tête: Brown-Séquard, Godard, Follin, Robin et Verneuil, leur première réunion eut lieu au mois de novembre 1858.

     Mais ce ne fut qu'au bout d'une année que, grâce à bon nombre de signatures de complaisance (la moitié environ), la liste des fondateurs fut portée à dix-neuf: Entelme, Béclard, Bertillon, Broca, Brown-Séquard, de Castelnau, Dareste, Delasiauve, Fleury, Follin, Geoffroy Saint-Hilaire, Godard, Gratiolet, Grimaud de Cause, Lemercier, Martin-Magron, Rambaud, Robin, Verneuil.

     Pendant ce temps avaient été faites des démarches peu fructueuses pour obtenir l'autorisation de se réunir. Le ministre de l'Instruction publique, Rouland, l'avait refusé, renvoyant Broca au préfet de police, qui le renvoya au ministre, espérant ainsi lasser sa patience; car ces deux personnages supposaient que le mot Anthropologiedevait couvrir quelque machination politique ou sociale. Toutefois, grâce à l'intervention du professeur Tardieu, un chef de division de la préfecture de police se montra moins intraitable. Considérant qu'aucune loi n'interdisait les associations de moins de vingt personnes, et après avoir examiné scrupuleusement le liste des fondateurs, il consentit à donner à Broca l'autorisation de réunir ses dix huit collègues. Il le rendait personnellement responsable de tout ce qui pourrait être dit dans les séances contre la Société, la Religion ou le Gouvernement.
 
R.D.A., 1880, pp. 580 - 581.

 B.S.A., 1860-63, p.1.

Broca P., 1874 :

Mémoires d'Anthropologie. Reiwald, Paris, p. 325.

Société d'Anthropologie de Paris, 1859, 1868, (1878, s/d).

Statuts , règlement et liste des membres. Imp. Henneyer, Paris.

R.D.A., 1877, 
p. 171.

R.D.A., 1889, pp. 377, 503.

    Pour assurer l'exécution de ces dispositions, un agent de police devrait assister (en bourgeois) aux séances, et il était chargé de faire un rapport sur chacune d'elles. L'autorisation serait immédiatement retirée si la Société abordait quelque question théologique, politique ou sociale. Ce fut dans ces conditions précaires que la Société d'Anthropologie de Paris tint sa première séance, le 19 mai 1859 à l'École pratique de la Faculté de médecine dans la salle de la Société de Biologie. Peu après la Société s'installa définitivement dans le local de la Société de Chirurgie, rue de l'Abbaye, où elle resta jusqu'au mois d'août 1876. Cette année là, sur l'initiative de Broca et avec l'autorisation de l'École de médecine, elle revint là où elle avait commencé, dans les combles du bâtiment du Musée Dupuytren. La Société d'Anthropologie recevant l'hospitalité dans un bâtiment public tint à se montrer digne de cette faveur, en ouvrant au public sa bibliothèque et ses collections.

 
R.D.A., 1880, p. 582.
    Dès lors, les adhésions arrivèrent promptement, et lorsqu'elle eut publié le premier volume de ses Bulletins, elle eut ainsi montré le caractère exclusivement scientifique de ses travaux, les méfiances qu'elle avait suscitées avant de naître commencèrent à se dissiper. Le ministre de l'Instruction publique, M. Rouland, daigna enfin l'autoriser en 1861, et trois ans plus tard elle fut reconnue comme Société d'utilité publique, par un décret pris par le ministre, M. Duruy, rendu sur avis favorable du Conseil d'État.

 
R.D.A., 1887, p. 172.
    En outre, les liquidateurs de l'ancienne Société ethnologique lui attribuèrent toute la partie anthropologique de la bibliothèque, dont elle était en quelque façon l'héritière. Ainsi en substituant le mot d'Anthropologie à celui beaucoup moins général d'Ethnologie, la Société nouvelle avait voulu montrer du premier coup l'extension toute nouvelle donnée à son programme.

 
R.E.A., 1897, p. 216.

Broca P., 1870 :

Histoire du progrès des études anthropologiques depuis la fondation de la Société d'Anthropologie.
Imp. Hennuyer, Paris.

Broca P., 1861 :

Recherches sur l'Ethnologie de la France. Bulletins de la Société d'Anthropologie de Paris, 1861, p. 15 - 25

La Société, l'Ecole et le laboratoire d'Anthropologie Paris à l'Exposition Universelle de 1889.
Imp. Réunis, Paris, 
p. 15.

    La Société d'Anthropologie de Paris a été la première au monde en date. A son imitation ont été depuis créées diverses Sociétés semblables, tant à l'étranger que dans les grands centres français: à Göttingen (1861), à Londres (1863), à Cracovie (1864), à Madrid (1865), à Manchester (1866), à Berlin (1869), à Munich (1870), à Florence (1871), à Vienne (1871), à Washington (1871), à Moscou (1872), à Stockholm (1873), à la Havane (1879), à Lyon (1881), à Bruxelles (1882), à Bordeaux (1884), à Bombay (1888), et à Saint Pétersbourg (1889).

     Pendant les trois premières années, Paul Broca remplit les fonctions de secrétaire. Cette tâche était lourde pour un homme qui intervenait en personne dans toutes les discussions de la Société, et qui, malgré ses occupations de toute nature, rédigeait sans cesse pour elle de nouveaux travaux. Broca se chargea cependant sans hésiter à ce fardeau; il était d'une haute importance que les publications de la jeune société fussent rédigées avec talent et parussent avec exactitude. En 1863, l'accroissement de la Société ayant rendu nécessaire l'institution d'un secrétaire général triennal et rééligible, Broca fut naturellement élu à cette fonction qu'il remplit jusqu'à sa mort.
 
 
R.D.A., 1880, 
pp. 582 - 583.
    Les collègues de Broca à la Société d'Anthropologie lui décernèrent le titre de Fondateur en 1869 à l'occasion du dixième anniversaire de l'existence de la Société. Ce titre fut gravé sur le socle de la statue de Voltaire qui lui fut alors offerte, et fut éloquemment commenté dans une allocution de Béclard.

 
R.D.A., 1880, 
p. 187.
    Le 20 novembre 1879 la Société d'Anthropologie de Paris célébrera le vingtième anniversaire de sa fondation par un banquet à l'Hôtel Continental auquel 115 membres assisteront. Six des anciens membres fondateurs étaient présents: Bertillon, Broca, Dareste, Delasiauve, Robin et Verneuil. Au dessert, Broca rappela les circonstances dans lesquelles la Société avait pris naissance. Quatrefages répondit par un toast à Broca et Bertrand but ensuite à l'ancienne Société d'Ethnologie, comme un symbole de l'Anthropologie française autour de Broca.

     Les travaux de la Société d'Anthropologie embrassaient toute l'histoire naturelle du genre humain, mais surtout ils comprenaient l'étude des races humaines, l'origine de l'homme et les témoignage préhistoriques de la Culture. Sur ces sujets la Société, fondée par Broca, adopta une attitude toute favorable aux nouvelles interprétations scientifiques.

     En Septembre 1859, Preswich, géologue anglais, présentait à la Société Royale de Londres des conclusions favorables aux recherches de Boucher de Perthes. Peu après, très solennellement devant l'Association Britannique, le maître Sir CH.Lyell confirmait tout ce qu'avait avancé Preswich. En France, à l'Académie des Sciences, le 30 octobre 1859, l'éminent paléontologiste Gaudy acceptait de son côté entièrement les dires de Boucher de Perthes.
 
 
R.E.A., 1908, 
p. 223.
    Enfin, au mois de novembre de la même année, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, président de la Société d'Anthropologie de Paris, exposait à cette Société les découvertes de Boucher de Perthes et leur apportait son entière approbation.

     L'année même où P. Broca, en France, fondait à Paris la Société d'Anthropologie, destinée à jouer un rôle important dans le mouvement de renaissance intellectuelle qui se préparait, le 24 novembre 1859, Darwin publiait son livre célèbre sur l'Origine des espèces. On se tromperait cependant, si l'on croyait que, d'emblée, cette nouvelle Société se prononça pour la doctrine transformiste. D'une part, la Société n'était à ce moment, qu'une institution trop récemment née; d'autre part, l'Empire était à son apogée et le vent de l'opinion n'était point favorable aux nouveautés perturbatrices. Le petit groupe de ces premiers anthropologistes était plutôt timide, et la Société, suspecte dès son origine, se gardait d'aborder les questions trop brûlantes, notamment celle de l'origine de l'homme. D'ailleurs, et le fait a été déjà noté, elle discutait sous l'oeil vigilant de la police impériale.

     Pourtant l'on s'y enhardit graduellement; des recrues d'allures plus libres s'y agrégèrent peu à peu et servirent de ferment. Sur la genèse de l'homme, sur sa vraie place dans la nature, etc, des opinions ouvertes osèrent s'affirmer.
 
R.E.A., 1897, pp. 124 - 125.

R.E.A., 1909, pp. 1, 10.

    Dally posa ainsi les questions de l'origine humaine, en remarquant la priorité de Lamarck sur Darwin. La Société d'Anthropologie répondit à cet exposé de Dally par une des plus vives discussions qu'elle ait jamais entendues: la discussion sur l'Ordre des Primates et le Transformisme, commencée dès la séance du 17 décembre 1868 se poursuivit pendant une grande partie des années 1869 et 1870.

 
R.E.A., 1902, pp. 29 - 30.
 
 
 
 
 

 R.A., 1911, 
p. 47.

    Le véritable continuateur de l'oeuvre de Lamarck ne fut pas Darwin, mais Paul Broca. C'est lui, en effet, qui, après avoir fondé la Société d'Anthropologie où l'on pût être libre d'étudier, en dehors de toute crainte officielle, les problèmes soulevés par la question de l'origine naturelle de l'homme, va, le premier, en 1869 dans son célèbre mémoire sur l'Ordre des Primates, montrer avant Darwin, qui n'osa aborder la question qu'en 1871, tous les rapports anatomo-physiologiques qui unissent l'homme aux anthropoïdes et aux simiens. Broca partage avec Huxley l'honneur d'avoir le premier déterminé exactement la position de l'Homme dans la série zoologique, ses rapports étroits avec les singes, donnant ainsi une base solide à la manière de voir de Linné, qui, un siècle auparavant, avait déjà classé l'Homme parmi les Primates.

 
R.E.A., 1897,
p. 125.
 
 
 
 

R.A., 1915,
p. 456.

    Un jour, enfin, quelques-uns des membres de la Société d'Anthropologie eurent l'idée de se donner pour collègue l'audacieuse traductrice et préfacière de Darwin, Mme Clémence-Royer. On ne s'y décida point sans quelque peine. Des pourparlers préparatoires furent nécessaires; car le nom de Mme Clémence-Royer sonnait comme un tocsin révolutionnaire. Enfin, à cette époque, aucune des sociétés scientifiques de Paris ne comptait de femme parmi ses membres. Dans l'opinion de certains collègues de Broca, les femmes devaient être, à jamais et par principe, exclues des sociétés savantes. Néanmoins la candidature, doublement révolutionnaire de Mme Clémence-Royer, fut posée et avec succès.

 

2.3.2 La base d'une activité scientifique

L'Association pour l'avancement des sciences;
E. Cartailhac, G. de Mortillet et A. Hovelacque; l'Exposition universelle de Paris;
Louis-Adolphe Bertillon.
     Par ses dons personnels et par ses connaissances étendues, en dehors même des sciences naturelles qui faisaient l'objet de ses recherches, surtout par l'intérêt qu'il prenait à toutes les choses de l'esprit, Paul Broca adoptait avec empressement toute idée qui pourrait réunir, pour le plus grand bien de la science et de la France, les forces vives intellectuelles.

     Ce fut le cas de ses rapports scientifiques et d'amitié avec E. Cartailhac, G. de Mortillet et A. Hovelacque. Paul Broca se joignit à eux et à d'autres esprits éminents, parmi les quels on citera seulement Claude Bernard et Léon de Rosny, pour fonder l'Association pour l'avancement des sciences, en 1872.

     P. Broca ne se contenta pas de donner l'appui de son nom à l'oeuvre naissante, il prit une part active à la fondation de l'Association, recruta des membres et concourut largement à la rédaction des statuts. En quelques mois, les conditions que s'étaient sagement imposées les promoteurs de la nouvelle société étaient remplies; l'Association était fondée.
 
R.D.A., 1880, 
p. 732.
    P. Broca ne cessa pas pour cela de s'y intéresser et, assistant à toutes les réunions, il contribua au progrès de cette oeuvre en assurant le développement de la section d'Anthropologie.

     Or, l'appui de E. Cartailhac fut précieux pour P. Broca dans les rapports scientifiques entre l'anthropologie et les études ethnologiques.

     E. Cartailhac avait quinze ans quand il arriva à Toulouse. Après avoir terminé ses classes au Lycée, il entra à l'École de Droit qu'il désertait souvent pour la Faculté des Lettres et la Faculté des Sciences. Dès ce moment il marque une grande curiosité d'esprit, et un goût particulier pour les études préhistoriques dont il entrevoit l'avenir merveilleux.
 
R.D.A., 1921, pp. 588 - 594.
    En effet, le monde scientifique, et peut-être plus encore, le grand public s'intéressent vivement aux découvertes sensationnelles de Boucher de Perthes et d'Édouard Lartet, aux grandes discussions sur les théories de Darwin, aux belles études de Paléontologie évolutive d'Albert Gaudry, les cours de A. de Quatrefages sur l'Anthropologie et les travaux de P. Broca dans le Laboratoire de l'École pratique des Hautes-Études. L'Histoire naturelle de l'Homme dont le passé venait d'être prodigieusement reculé, entrait dans une phase nouvelle. De toutes parts, on discutait sur la haute antiquité de nos ancêtres, on recherchait leurs traces matérielles au sein des couches géologiques.

     L'autre compagnon de P. Broca fut Gabriel de Mortillet. Né à Meylan (Isère) le 29 août 1821, successivement attaché comme géologue aux travaux des chemins de fer de la Haute Italie, puis au Musée d'Histoire naturelle de Genève et ensuite d'Annecy, il vint à Paris vers 1864 pour y diriger une nouvelle revue qu'il avait fondée, les Matériaux pour l'Histoire positive et philosophique de l'Homme.

     En 1865, à la réunion extraordinaire de la Société italienne des Sciences naturelles, tenue à La Spezia, il fit adopter la création du Congrès international d'Archéologie et d'Anthropologie préhistoriques avec le concours de Cernelia, Capellini et Shoppeni. Attaché au Musée de Saint-Germain il y resta jusqu'en 1885.

     En 1867, l'Exposition universelle de Paris vient d'ouvrir ses portes. On y voit, pour la première fois, les instruments et les oeuvres d'art des Hommes préhistoriques.

     G. de Mortillet fut chargé de l'organisation de la première salle de l'Histoire du Travail à cette Exposition, en tant que représentant de la Société d'Anthropologie de Paris. La même année se tint à Paris la 2° session du Congrès international d'Anthropologie préhistorique et E. de Cartailhac fut appelé au Bureau en qualité de Secrétaire. De cette façon tous deux travaillèrent ensemble à côté du Maître, P. Broca qui animait le mouvement anthropologique de la France, en faisant de lui un exemple pour la science internationale.
 
R.E.A., 1896, p.9

R.E.A., 1897, 
p. 368.

R.E.A., 1898, pp. 296 - 299.

R.E.A., 1905, pp. 386 - 387.

R.A., 1931, 
p. 197.

R.L.A., 1912, pp. 112 - 113
 

La science contemporaine, 1961 :
t.II, 
pp. 563 - 564.

    En 1869, G. de Mortillet cède à E. Cartailhac ses Matériauxpour la somme de 2.000 francs qu'il fut obligé d'emprunter à un de ses bons camarades de l'École de Droit. Le premier soin du nouveau propriétaire fut de modifier le titre de la revue qui devint les Matériaux pour l'Histoire naturelle et primitive de l'Homme au lieu de pour l'Histoire positive et philosophique. C'est précisément vers cette époque que G. de Mortillet ayant eu à classer de nombreuses séries préhistoriques au Musée de Saint-Germain et à l'Exposition, fut frappé de l'insuffisance des classification paléontologiques de l'époque. Toute son attention fut dès lors portée sur ce point. Il en faisait le sujet de longue conférences avec Édouard Lartet, le grand paléontologue, et ses savants amis. Mais une véritable classification manquait encore, ou plutôt celles qui existaient restaient rudimentaires. En 1836, Thonson avait divisé les temps préhistoriques en âges de la pierre, du bronze et du fer. On se contentait de classer ces produits de l'industrie primitive en période de la pierre polie ou de la pierre taillée, divisions adoptées par les Anglais et dénommée par eux, période néolithique et paléolithique. Édouard Lartet chercha à diviser le paléolithique en trois époques caractérisées par leur faune. G. de Mortillet chercha les caractères de ses différentes classes dans l'industrie elle-même. C'est ainsi qu'il devait proposer en 1869 un essai de classification qu'en 1872 il complétait au Congrès de Bruxelles.

     En 1867, Honoré-Joseph Chavée fonda la Revue de Linguistique, premier organe spécialisé consacré en France à cette science, avec le concours de ses élèves: Abel Hovelacque, Gustave Milles-Camps, J. Girard de Riale, Amadée de Caix et Maurice d'Erisson. A. Hovelacque prit la direction de la Revue en 1869 et la garda jusqu'en 1874; il la transmit à cette époque à Girard de Riale qui demanda à Julien Vinson de l'aider et lui abandonna en 1879 la direction qu'il conserva jusqu'à sa mort, 1911.
 
 
 
R..A., 1896,
pp. 66 - 68.

R.E.A., 1899, 
p. 262.

R.E.A., 1902, 
p. 148.

R.E.A., 1905, 
p. 387.

R.A., 1917, 
pp. 344 - 346 ; 349.

    En juillet 1873, à la Société d'Anthropologie, G. de Mortillet posa pour la première fois la question du précurseur de l'homme qu'il nommera plus tard anthropopithecus et qu'il considérait avoir su se servir du feu et tailler des outils dans la pierre. Abel Hovelacque, comme Linguiste, appuya sa thèse d'après l'interprétation des fonctions organiques des rapports phonétiques.

 
R.A., 1941, p. 19.

Encyclopédie Internationale des Sciences et des Techniques.
Directeur P.Auger. 1969, Paris, 
pp. 603 - 604.

Cassedy J.H., 1968 :
The Bertillon family ad Quetelet's. XIIème Congrès International d'Histoire des Sciences, Paris.
t. XI, pp. 39 - 41.

    Louis-Adolphe Bertillon (1821-1883) fut aussi l'un des premiers compagnons de P. Broca dans les études statistiques de l'Anthropologie. Élève de A. Quétélet, père de l'Anthropométrie, et de Claude Bernard, L-A. Bertillon commença une série de recherches qu' Alphonse Bertillon développera dans un but d'identification des criminels. Son autre fils, Jacques Bertillon deviendra chef du Bureau des Statistiques de Paris.

     Parmi toutes les activités de P. Broca nulle ne fut plus importante que celle de l'enseignement de la nouvelle science, surtout en ce qui concerne l'application des méthodes de laboratoire.
 

2.4 Le Laboratoire d'Anthropologie


     Sa fondation : P. Topinard, E-T. Hamy et Verneau; La Revue d'Anthropologie.

     Dès les premières années Paul Broca s'était occupé de la création d'une collection crâniologique qui, grâce aux médecins de la marine avec lesquels il entretenait une correspondance active fit des progrès assez rapides. Toutefois, un musée reste stérile s'il n'est pas accompagné d'un laboratoire. Le local de la Société d'Anthropologie ne se prêtait pas à son installation. S'il suffit à la rigueur d'une table pour faire de la crâniométrie, certaines autres branches de l'Anthropologie exigent des conditions toutes spéciales: un laboratoire, un atelier de dessin, de photographie ou de moulage, et, avant tout, une salle de dissection. Or les règlement administratifs s'opposaient d'une manière absolue au transport des cadavres dans les établissements privés. C'était donc seulement à l'École pratique de la Faculté de médecine, près des tables de dissection, qu'un laboratoire d'Anthropologie pouvait être établi. La fondation de ce Laboratoire était d'autant plus nécessaire qu'il n'existait encore rien d'analogue en aucun pays; nulle part les élèves ne pouvaient trouver les moyens de s'initier à la pratique de l'Anthropologie. Tel fut le but que Paul Broca se proposa d'atteindre, dès qu'il put affermir de façon solide les fondements de la Société d'Anthropologie.
 
 
R.D.A., 1872, 
pp. 349 - 350.

R.D.A., 1880, 
pp. 584 - 585.

    Sa nomination comme professeur à la Faculté de médecine de Paris vint lui en donner l'occasion et les moyens. Cette nomination -précédée de quelques mois par son entrée à l'Académie de médecine dans la section de médecine opératoire-, consacrait des travaux de premier ordre en Anatomie, en Physiologie et en chirurgie. Le titre de professeur permit à Broca d'obtenir en 1867 à l'École pratique de la Faculté de médecine un Laboratoire pour ses recherches personnelles. Deux petites pièces au-dessus du musée Dupuytren, où le nouveau professeur eut à peine l'espace nécessaire pour réunir les livres, instruments et collection les plus indispensables aux études crâniologiques; tel fut le point de départ de la future École d'Anthropologie. Il choisit, comme préparateur particulier, Ernest Hamy qui demeura pendant quelques mois son seul collaborateur.

 
R.D.A., 1872, 
p. 349.

R.D.A., 1880, 
pp. 585 - 586.

    En 1868, le ministre de l'Instruction publique, M. Duruy, désirant favoriser l'étude pratique des sciences, eut l'heureuse idée de constituer l'ÉCOLE PRATIQUE DES HAUTES ÉTUDES, en allouant des subventions annuelles et en donnant un caractère officiel aux principaux laboratoires particuliers qui existaient déjà dans les divers établissements d'instruction. Il eût été difficile peut-être, et à coup sûr extrêmement coûteux, de fonder directement tous ces laboratoires; M. Duruy jugea avec raison qu'il était préférable de faciliter aux élèves et aux jeunes savants l'accès des laboratoires déjà existants; il lui suffit d'allouer quelques fonds pour les appointements des préparateurs et pour les frais d'agrandissement, et, grâce au concours désintéressé des maîtres, il put, avec un budget médiocre, instituer l'École des hautes études. Il y avait deux séries de laboratoires, les Laboratoires d'enseignement et les Laboratoires de recherches.

     Ces Laboratoires, répartis dans divers établissements d'Instruction supérieure, (Sorbonne, Collège de France, Muséum d'Histoire naturelle, Faculté de médecine, École normale, etc.), étaient entièrement indépendants les uns des autres. Ils n'avaient d'autre lien commun que le rapport publié chaque année par les soins du secrétaire de la Faculté des sciences. Cette publication comprenait les bilans particuliers adressés au secrétariat ou au ministre par les directeurs des divers laboratoires.

     Le Laboratoire de Paul Broca fut compris parmi les laboratoires de recherches de la nouvelle École et E. Hamy reçut le titre officiel de préparateur. Broca, nommé Directeur, y institua aussitôt un enseignement qui se développa vite, car dès la seconde leçon le nombre des élèves était trop grand pour l'exiguïté du local et le professeur fut obligé de demander au doyen l'autorisation de continuer ses leçons dans une salle plus spacieuse, sous les combles du musée Dupuytren, au-dessus du laboratoire. Ce fut au mois de janvier 1870. Les douze conférences de cette année furent consacrées par Broca à l'anatomie comparée de l'homme et des primates.
 
 
R.D.A., 1872, pp. 349 - 351.
    Peu de temps avant, Broca avait annoncé à la Société d'Anthropologie qu'à l'avenir le Laboratoire serait ouvert à tous les membres de la société pour leurs recherches, et que tous les instruments, albums, pièces anatomiques et collections de toutes sortes seraient mis tous les jours à leur disposition. Les élèves étaient exercés au maniement des instruments par E. Hamy, préparateur officiel du Laboratoire, et par Chudzunski, le préparateur particulier de Broca.

     Le Laboratoire était ouvert aux élèves tous les jours, d'une heure à six heures de l'après-midi. Parmi ces élèves, quelques uns se proposaient d'entreprendre des recherches anthropologiques; d'autres demandaient seulement à être initiés à l'étude pratique de l'Anthropologie.

     Le Laboratoire d'Anthropologie venait de clore son deuxième exercice lorsqu' éclata la guerre funeste de 1870 qui devait faire subir tant de désastres à la France. Les recherches et l'enseignement du Laboratoire ne furent repris qu'en 1872 et les conférences de P. Broca y traitèrent des questions relatives à la crâniologie générale. Elles avaient lieu le soir dans le second amphithéâtre de la Faculté de médecine et étaient suivies par un certain nombre de médecins et de membres de la société d'Anthropologie; mais les étudiants en médecine formaient la plus grande partie de l'auditoire: le goût qu'ils manifestent aussi pour une science qui avoisine leurs études, mais qui n'en fait cependant pas partie intégrante, prouve que la jeunesse de notre école sait travailler dans le seul but de s'instruire, et sans y être stimulée par la nécessité des examens.
 
 

     (Rapport de P. Broca à M. le ministre de l'instruction publique sur les travaux exécutés dans le laboratoire d'anthropologie de l'École des hautes études pendant les années scolaires 1870 - 71. Paris, le 19 mai 1872.)









     Cet établissement était, jusque là, le seul en son genre. Il existait, à Paris, un autre laboratoire attaché à la chaire d'Anthropologie du Muséum, et quelques autres dans les universités étrangères: mais ces laboratoires étaient destinés exclusivement aux recherches des professeurs et à la préparation de leurs cours. Les élèves n'y avaient pas accès et ne pouvaient y être initiés aux études pratiques. En d'autres termes, il y avait des cours d'Anthropologie, mais non des écoles d'Anthropologie. Broca croyait avoir répondu à la pensée de l'École pratique des hautes études en faisant concourir le laboratoire à l'instruction des élèves.
 
 
R.D.A., 1872, pp. 350 - 354.
    Plusieurs des membres de la Société d'Anthropologie de Paris venaient fréquemment travailler avec P. Broca, soit pour se perfectionner dans le maniement des instruments, soit pour y recueillir des faits ou compléter des observations qui devaient figurer dans leurs travaux. Je citerai, dit Broca, entre autres, le docteur Magitot et surtout le docteur P. Topinard qui est venu étudier à fond les procédés crâniométriques et crâniographiques, et qui compte désormais au nombre des crâniologistes les plus sérieux.

     Paul Topinard était né le 4 novembre 1830 à l'Isle-Adam (Seine-et-Oise). Emmené tout jeune, par sa famille, aux États-Unis, où son père possédait des plantations, son grand bonheur était de parcourir la savane ou de faire des excursions dans les montagnes. Quand il revint en France pour terminer ses études secondaires, le jeune turbulent de naguère se transforma subitement en élève studieux. Une fois pourvu de ses diplômes de bachelier, il prit ses inscriptions à la Faculté de médecine de Paris, concourut brillamment pour l'internat et conquit son grade de docteur en 1860. Pendant onze ans, il exerça la profession médicale, mais, en 1871, il renonça à la clientèle pour embrasser une nouvelle carrière, dans laquelle il ne devait pas tarder à devenir un maître: l'Anthropologie.

     C'était l'époque où Armand de Quatrefages au Muséum et Paul Broca au Laboratoire d'Anthropologie suscitaient chez beaucoup un véritable enthousiasme. Topinard assista donc aux cours du Muséum et surtout travailla au Laboratoire de Paul Broca dont il fut un des premiers disciples. Celui-ci le fit élire associé de la Société d'Anthropologie le 19 juillet 1860.
 
 
R.L.A., 1912, 
pp. 111 - 112.
    Lorsque Topinard commença à s'intéresser aux questions anthropologiques, il s'était mis à réunir peu à peu des observations, surtout au Muséum qu'il aimait toujours à fréquenter, et, à la fin de 1869, il communiqua à la Société d'Anthropologie un premier mémoire sur Les Tasmaniens. L'année suivante fut marquée par un nouveau mémoire consacré à La population indigène de Beskra. En 1872, Paul Topinard rédigea, au nom de la Commission permanente pour l'Océanie, un rapport qui devait asseoir sa réputation. Aussi Broca n'hésita pas à l'attacher, en qualité de préparateur, à son laboratoire des Hautes Études, quand, au mois de novembre 1872, Ernest Hamy passa au Muséum d'Histoire naturelle.

 
R.D.A., 1873, 
pp. 561 - 562.
    Parmi les plus assidus d'entre eux Broca remarquait en 1873 MM. Julien et Augier. Ils étaient venus chaque jour travailler pendant plusieurs heures. Julien communiqua à la Société d'Anthropologie une Note sur plusieurs anomalies musculaires, dites régressives (1872). Augier fit des recherches sur la direction des axes orbitaires dans les races humaines et chez les animaux; les documents qu'il avait recueillis figurèrent dans le Mémoire de Broca sur l'angle alvéolo condylien (1873). Plus tard, ces deux élèves préparèrent un travail sur les angles occipitaux et basilaires dans la série des mammifères.

     Autre proche collaborateur, E. Hamy, était né le 22 juin 1842 à Boulogne-sur-Mer où son père était pharmacien, il vint à Paris pour subir ses examens de bachelier ès-lettres et de bachelier ès-sciences. En 1861, il prenait sa première inscription à la Faculté de Médecine et, l'année suivante, publiait un Essai sur les invasions des Barbares en Boulonnais.

     En 1867, E. Hamy était entré à la Société d'Anthropologie dont il devait plus tard occuper à deux reprises le fauteuil de la présidence, honneur qui n'échut qu'à lui seul. Le 12 août 1868, lorsqu'il soutint brillamment devant la Faculté de Médecine sa thèse de doctorat qu'il avait consacrée àL'os inter maxillaire de l'homme à l'état normal et pathologique, Ernest Hamy avait déjà à son actif 14 mémoires et 5 articles publiés dans diverses revues.

     P. Broca, qui avait rapidement apprécié ses qualités, le prit, en 1868, comme préparateur au Laboratoire d'Anthropologie de l'École pratique des Hautes Études et lui confia bientôt un enseignement pratique qui comportait une conférence chaque semaine. Le 31 mars 1869, le Ministre de l'Instruction publique autorisait E. Hamy à professer un cours libre d'Anthropologie dans l'ancien amphithéâtre de la rue Gerson, cours qui eut un succès retentissant.

     En outre, E. Hamy faisait dans le Laboratoire d'Anthropologie des démonstrations où les élèves, divisés en séries de six, étudiaient de plus près les pièces présentées dans les conférences et s'exerçaient à la crâniométrie, car il s'agissait plus d'une technique que d'une science. De cette façon, si Camper et Broca ont surtout insisté sur la crâniométrie, les élèves de Broca ont porté l'Anthropométrie au plus haut degré dans le relevé des mesures et l'application clinique: Bertillon, Manouvrier, Papillault, Vallois, Schreider.

     A son retour d'Égypte où il avait été invité en 1869 à l'inauguration du Canal de Suez, Hamy publia son Précis de paléontologie humaine, ouvrage tout à fait remarquable pour l'époque et dont Armand de Quatrefages ne se lassait pas de faire l'éloge. Aussi, lorsque l'aide naturaliste de la chaire d'Anthropologie du Muséum obtint un congé, fut-il désigné, le 21 novembre 1872, pour en remplir temporairement les fonctions à la demande de A. de Quatrefages; le 29 août 1873, il était nommé à ce poste à titre définitif.
 
 
RD.A., 1872, 
pp. 352, 760.

R.D.A., 1873, 
p. 180.

R.D.A.,1875, 
p. 372.

R.D.A.,1880,
pp. 589 - 590.

R.L.A., 1910, 
pp. 270 - 272.

    Un arrêté ministériel, en date du 21 novembre 1872, chargea le docteur Hamy des fonctions d'aide-naturaliste d'Anthropologie au Muséum d'Histoire naturelle, devenues vacantes par le congé de retraite accordé à M. Jacquart. Un second arrêté ministériel nomma le docteur Paul Topinard préparateur à l'École des Hautes Études en remplacement de M. Hamy. En 1873, par arrêté ministériel Chundzinski fut aussi nommé aide-préparateur au Laboratoire d'Anthropologie, et enfin le docteur Kuff fut également nommé aide préparateur au Laboratoire d'Anthropologie, en date du 30 janvier 1875.

 
R.A., 1938, 
p. 86.
    R. Verneau fut engagé à se lancer dans l'Anthropologie préhistorique à l'occasion de ces conférences. Verneau travailla ensuite dans le Laboratoire de Broca et suivit, au Muséum, les cours de Quatrefages; ce dernier lui offrit en 1873 la place de préparateur. De cette collaboration entre Verneau et Hamy prirent naissance des liens scientifiques si profonds, qu'ils donnèrent lieu à toute une série de réalisations historiques: le Musée ethnographique du Trocadéro, l'Institut français d'Anthropologie, l'Institut de Paléontologie Humaine, le Musée de l'Homme, le Séminaire des sciences humaines, l'Association anthropologique internationale de langue française, etc...

 
R.D.A., 1880, 
p. 588.

Broca P., 1889:

Rapports des laboratoires et des conférences.

Ecole pratique des Hautes Etudes ;

Laboratoire
d'Anthropologie.

Imprimerie Nationale de Paris,
 pp. 178 - 193.

    En reprenant son enseignement après la guerre, Paul Broca avait fondé la Revue d'Anthropologie, organe essentiellement anthropologique dont le premier numéro fut publié en janvier 1872. Les collaborateurs de ce journal et le personnel du Laboratoire formaient ainsi une petite phalange d'anthropologues instruits et zélés: Paul Broca songea dès lors à développer l'enseignement de l'Anthropologie en fondant une école publique qui ne manquerait pas de professeurs compétents. Plus encore, depuis la fondation du Laboratoire, P. Broca continua à y recevoir des collections qui, en peu d'années, prirent un très grand développement. En 1872, ces collections encombraient déjà les deux pièces du Laboratoire, et le doyen voulut bien disposer en leur faveur de trois autres pièces qui furent bientôt encombrées à leur tour et qui devinrent tout à fait insuffisantes.


2.5.1 L'École d'Anthropologie de Paris (1870 - 1879)

Généralités : Sa fondation; son rapport avec la Faculté de Médecine; l'Institut Anthropologique; l'Exposition universelle 1879 et le Congrès international des Sciences anthropologiques.
     Les travaux de Paul Broca, et surtout ses efforts pour l'organisation de centres d'étude et d'enseignement, conduisent au développement définitif d'une Anthropologie scientifique. A l'inverse d'autres courants de pensée, nés hors de l'anthropologie, P. Broca présente son expérience des faits biologiques de l'homme, ses recherches d'anatomie humaine, comme la base la plus sûre pour le développement d'une interprétation globale de l'Homme, c'est-à-dire de l'étude de l'Histoire naturelle de l'Homme, y compris les faits ethnologiques et culturels; il ne doit pas exister de division entre l'homme physique et l'homme moral, comme d'après les préjugés culturels de la société traditionnelle.
 
 
R.D.A., 1880, pp. 577 - 579 ; 580 ; 725 - 728.

R.A., 1941, p. 18.

Broca P., 1871, 1874, 1877, 1883, 1888 :
Mémoires d'Anthropologie. Tomes I - IV, C. Reinwald, Paris

    Cette nouvelle série de documents commence par l'histoire du progrès des études anthropologiques présentée à une séance de la Société d'Anthropologie en 1870. A peine les bouleversements de la chute du Second Empire furent-ils apaisés que P. Broca commença à publier ses mémoires anthropologiques dont une grande partie des générations anthropologiques françaises depuis 1870 a subi l'influence, qu'elles avaient été formées au Laboratoire d'Anthropologie à l'École pratique des Hautes-Études ou à l'Ecole d'Anthropologie.

     C'est ainsi qu'au Congrès de l'Association pour l'Avancement des Sciences de Bordeaux (1872) il fit une importante conférence sur les Troglodytes de la Vézère, Il devait présenter, chaque année, plusieurs mémoires dans cette section d'anthropologie. Nommé président de cette section jusqu'en 1876, il s'efforça d'y attirer de nombreux savants qui jetaient un vif éclat sur cette partie du congrès et, par suite, sur la session entière. Il aurait été nommé président chaque année s'il n'avait décliné cet honneur; en 1875, l'assemblée générale avait à choisir un vice-président de l'Association dans les sciences naturelles: le choix était indiqué, et P. Broca fut nommé à une immense majorité; en conséquence de cette nomination P. Broca devint président l'année suivante pour la session du Havre, session qu'il ouvrit par un discours magistral sur les Races fossiles de l'Europe occidentale.
 
R.D.A., 1880, 
p. 732 - 733.
    Ensuite, P. Broca resta membre du Conseil d'Administration, et ne cessa de prendre part aux séances et aux discussions.
 Broca P.,1861 : Anthropologie : article, Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales. Paris, T.V. 

Broca P. 1876 : Le programme de l'Anthropologie. Cusset, Paris.

BrocaP.,1881:Extrait du Compte rendu sténographique du Congrès International des Sciences anthropologiques à Paris, 1878. Paris.

    Les exemples de son activité pourraient être multipliés. La préoccupation d'ouvrir l'Anthropologie à la plus grande diversité possible d'apports d'information ou de méthodes est constante dans les oeuvres de P. Broca. Ainsi l'article: l'Anthropologie, du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, et, d'une manière plus particulière le programme de l'Anthropologie pour l'ouverture de l'École , le 15 novembre 1876 en sont particulièrement démonstratifs.
Topinard P., 1876, 1877, 1879, 1884, 1895 :L'Anthropologie. Reiwald, Paris. 

Topinard P., 1877 : 
Historique de l'Anthropologie. Extrait de la Gazette médicale de Paris, 1877.

Hamy E.T., 1879. :
L'Anthropologie à l'Exposition Internationale des Sciences Géographiques. Martinet, Paris. Extrait du Congrès International des Sciences Anthropologiques à Paris, 1878.

    Les résultats du mouvement anthropologique, créé par P. Broca, deviennent exemplaires dans l'ouvrage de P. Topinard l'Anthropologie, 1876. Le même auteur publia dans la Gazette médicale de Paris (1877) un mémorable historique de l'Anthropologie, comme leçon d'ouverture de l'École. Un autre disciple illustre, E.T. Hamy, rassemble des données précieuses sur l'Exposition internationale de Paris, 1879, où la présence des sciences anthropologiques peut être considérée comme la consécration officielle de la jeune science.

     A noter un document très remarquable: celui des rapports des Directeurs de Laboratoires et des conférences à l'École pratique des Hautes-Études, correspondant aux années 1868-1877, où l'Anthropologie trouve sa place authentique parmi les études universitaires, grâce à l'intuition géniale de P. Broca.
 
R.D.A., 1880, pp. 577 - 579 ; 580 ; 725 - 728.

R.A., 1941, 
p. 18.

Broca P., 1871, 1874, 1877, 1883, 1888 : 
Mémoires d'Anthropologie. Tomes I - IV, C. Reinwald, Paris

    Un Laboratoire d'Anthropologie biologique permettant seul de garantir la base scientifique de toute recherche anthropologique, à condition de permettre de garder une connexion étroite avec tous les phénomènes humains. Un musée et une École devant assurer le rapprochement de tous les aspects différentiels de l'Homme dans une synthèse, ouverte à la pleine liberté d'esprit. Pour P. Broca, l'anthropologue doit être classé comme un scientifique se spécialisant dans l'observation sur le terrain, observation directe et à une échelle précise, et conservant, quant à son sujet, l'homme.
R.D.A., 1889, 
p. 504.
    La Société d'Anthropologie et le Laboratoire d'Anthropologie servaient à préparer des travaux, les enregistrer, les contrôler et les publier, mais ne suffisaient pas à satisfaire les aspirations de P. Broca. Il voulut y ajouter un instrument du vulgarisation, un enseignement scolaire portant sur diverses branches de l'Anthropologie, une école avec des professeurs. Cette École compléterait le groupe des institutions anthropologiques dont il avait été le créateur.

     Certes, des cours d'Anthropologie étaient faits depuis sept ans dans le Laboratoire par la direction et les préparateurs, mais cet enseignement était insuffisant. Aussi, quand la Société d'Anthropologie fut autorisée par le ministre de l'Instruction publique, après avis favorable de la Faculté de Médecine, à transférer son siège à l'École pratique, auprès du Laboratoire d'Anthropologie, au mois de mai 1975, M. le Doyen Wurtz mit aussitôt à leur disposition le vaste local situé au second étage du bâtiment du Musée Dupuytren, l'ancienne église des Cordeliers; mais les frais de construction, d'aménagement de l'installation, dont le devis s'élevait à une somme considérable, restaient à la charge des anthropologistes. Cette somme, divisée en parts de 1.000 francs, fut entièrement souscrites par les membres de la Société d'Anthropologie. Les travaux, commencés au mois de juillet 1875, furent poussés avec activité, et la Société put tenir ses séances dans son nouveau local à partir du 1 avril 1876.

     Les membres qui avaient si généreusement pris part à la souscription ne se proposaient pas seulement de donner à la Société , à sa bibliothèque, à ses collections, une installation digne de leur importance, ils désiraient, en outre, organiser dans le nouveau local un enseignement complet des sciences anthropologiques.
 
R.D.A., 1877, pp. 171 - 172.

R.D.A., 1880, p. 588.

    La bibliothèque de la Société d'Anthropologie comprenait la plupart des publications anthropologiques qui avaient été faites depuis l'époque de sa fondation. Elle s'était enrichie, par des dons particuliers, d'un grand nombre d'ouvrages relatifs à la géographie, aux voyages, à la linguistique, à l'ethnologie, à l'archéologie, etc. D'autre part, M. M. Baillerger et Moreau (de Tours) enrichirent le musée du Laboratoire des 550 crânes de la collection Esquirol. A ce musée déjà très grand vint se joindre celui de la Société d'Anthropologie, (1.200 crânes environ), et la réunion de toutes ces richesses constitua l'un des plus grands musées anthropologiques du monde, le seul où toutes les collections afférentes à l'Anthropologie fussent réunies. C'est ce musée qui fut désormais ouvert au public. Il contenait 3.500 crânes, un grand nombre de squelettes d'hommes et de mammifères, plusieurs vitrines préhistoriques, un cabinet d'instruments anthropologiques, et toutes les pièces, tous les instruments, étaient mis gratuitement à la disposition des chercheurs.

     Ce fut l'influence personnelle de P. Broca, à l'ascendant qu'il exerçait sur ses collègues médecins - dont l'avis favorable était nécessaire - non moins qu'à son crédit auprès du ministère de l'Instruction publique qu'est due la fondation de l'École d'Anthropologie de Paris. Cette création se fit avec la rapidité d'un coup de théâtre, grâce à l'ardeur et pourrait-on dire à la passion avec laquelle Broca s'y employa. Il est juste de mentionner ici le nom de Henri Martin dont l'influence fut d'un fréquent secours pour Broca dans cette période difficile, et celui du doyen Vulpian et qui aplanirent bien des obstacles.
 
 R.D.A., 1880, 
pp. 588 - 589.

R.E.A., 1896, 
p. 338.

R.A., 1928, 
p. 215.

    Béclard, Bertillon, Bordier, Broca, Cernuschi, Collineau, Dally, Desrosiers, Eichthal, Fumouze, Yves-Guyot, Hervé, Hovelacque, Jourdanet, Lannelongue, Leguay, Letourneau, Marmottan, Manouvrier, Ménier, G. de Mortillet, A. de Rothschild, J. de Rothschild, G. de Rothschild, E de Rothschild, L. Pichat, Société d'Anthropologie, Thulié, Topinard, Wilson furent les membres fondateurs.
R.E.A., 1896, 
p. 338.
    Enfin Paul Broca en 1875 s'était assuré de l'appui du Conseil Municipal de Paris qui était composé en majorité de membres s'intéressant à ses projets. Les termes de la fondation furent rédigés le 24 juin 1875.
R.D.A., 1880, 
p. 588.
    Cette période ne fut pas sans périls pour l'institution nouvelle. Les journaux des cercles religieux dénonçaient sans cesse les professeurs de la future école comme libre penseurs dangereux. A l'approche de l'ouverture des cours, en septembre et octobre 1876, ils organisèrent une campagne en règle, et intimidèrent si bien le ministre de l'Instruction publique que celui-ci hésita longtemps à autoriser le nouvel enseignement. Il consentit enfin à donner ses autorisations mais seulement annuelles individuelles et conçues dans des termes fort peu encourageants.
R.E.A., 1896, p. 339.
    Pourtant, au mois de juillet 1876, l'ouverture des premiers cours était assurée; l'autorisation ministérielle arrivait le 30 octobre et le 15 novembre six professeurs, Paul Broca en tête commençaient les leçons. Les cours furent ouverts devant un auditoire fourni. Paul Broca, professeur d'Anthropologie anatomique, exposa le programme du nouvel enseignement.

     Nous nous proposons, dit Broca, de vous présenter, dans plusieurs cours distincts, qui auront lieu simultanément pendant ce semestre, les faits scientifiques qui se rattachent aux diverses branches des études anthropologiques.

     Appelé à prendre ici le premier la parole, je dois vous exposer les notions préliminaires, les définitions, les programmes que l'on rencontre au seuil de l'Anthropologie, comme des autres sciences.

     Il lui avait paru nécessaire de suivre dans la répartition des matières de l'enseignement des ordres différents de ceux qu'il avait appelé l'ordre logique et l'ordre pratique. L'essentiel était que toutes les parties de l'Anthropologie trouvassent leur place dans le cadre pratique, et P. Broca pensait que le programme entier de cette science pourrait être parcouru dans les six cours suivants, qui auraient lieu parallèlement, dans un même semestre:

ANTHROPOLOGIE ANATOMIQUE ; 

ANTHROPOLOGIE BIOLOGIQUE ; 

ETHNOLOGIE ; 

ANTHROPOLOGIE PRÉHISTORIQUE ; 

ANTHROPOLOGIE LINGUISTIQUE ; 

DÉMOGRAPHIE ET GÉOGRAPHIE MÉDICALE.

     et Paul Broca concluait: Messieurs, il y a eu jusqu'ici des cours d'anthropologie, à Paris d'abord, dans notre Muséum d'histoire naturelle, et plus tard, dans d'autres grandes villes; mais ces cours, confiés à un seul professeur, ne peuvent être complets qu'au bout de plusieurs années et ne répondent pas à tous les besoins de l'enseignement. Nous essayons aujourd'hui, pour la première fois, d'exposer cette vaste science dans un ensemble de cours simultanés. Le succès couronnera-t-il nos efforts? Nous l'ignorons encore; c'est vous seuls qui en serez juges. Mais, dussions-nous échouer dans notre tâche, il nous restera du moins l'honneur de l'avoir entreprise. (Leçon d'ouverture, le 15 novembre 1876)
 
R.D.A., 1877, 
pp. 171 - 173.
R.D.A., 1880, p. 589.
    Frappés du grand succès de ce nouvel enseignement et de ses tendances libérales, le Conseil municipal de Paris et le Conseil général de la Seine allouèrent spontanément une subvention annuelle de 12.000 francs, votée par moitié qui permettrait d'offrir aux professeurs d'Anthropologie une modeste rémunération et d'ouvrir tous les cours au public.
R.D.A., 1880, p. 589.
    Cependant, les bureaux du ministère conservaient toujours une attitude de méfiance et presque d'hostilité. Chaque année les autorisations exigeaient de nouvelles démarches et subissaient de nouveaux retards. Ces autorisations étaient toujours individuelles, et, pour qu'il fût bien entendu que les cours n'étaient admis qu'à titre personnel, il était interdit de les désigner sous le titre collectif d'École.

  Les cours d'Anthropologie avaient fonctionné jusqu'à ce jour suivant les conditions qui réglaient les cours libres autorisés par la Faculté de médecine et par le Ministre de l'Instruction publique dans les bâtiments de l'École pratique. Depuis le commencement du siècle, en effet, l'Assemblée des professeurs de la Faculté de médecine et le Ministre autorisaient des professeurs particuliers à faire dans les amphithéâtres, pavillons de dissection et bâtiments de l'Ecole pratique, un enseignement afférent aux sciences médicales. L'autorisation en était donnée pour une année et elle était révocable. Ces autorisation annuelles avaient été accordées jusqu'en 1878 aux cours de l'Ecole d'Anthropologie.

Archives de l'Ecole d'Anthropologie de Paris, (photocopie).
    Pourtant Wurtz avait établi avec quelque hésitation la situation de l'enseignement nouveau, puisque la Faculté de Médecine ne pouvait pas remplir la mission d'exercer une surveillance quelconque sur les cours qui touchaient par divers côtés à l'histoire comparée des religions, aux questions les plus controversées de la philosophie à la sociologie etc. L'Anthropologie échappait tout à fait au contrôle officiel de la Faculté. (Procès verbal de la séance du 26 juin 1878, Président Vulpian) (archives de l'École d'Anthropologie de Paris)

     Enfin, les élections sénatoriales de 1878 en consolidant la République confirmèrent du même coup toutes les institutions qui combattaient pour le progrès.

     Les chambres votèrent pour l'École une subvention annuelle de 20.000 francs et après le vote par les chambres de la Loi de finances, la Faculté de médecine fut consultée par le Ministre de l'Instruction publique sur l'opportunité de ces cours installés dans les locaux de l'École pratique. Une commission , composée de Wurtz, G. Gée, P. Broca, Jaccoud, Verneuil et Parrot, ce dernier étant rapporteur, répondit affirmativement par un rapport approuvé par l'Assemblée des professeurs le 12 juin 1879, disant que les cours d'Anthropologie, portaient sur des matières d'une haute importance non enseignées à la Faculté de médecine et lui apportaient ainsi un précieux concours en complétant son enseignement. La Faculté était heureuse de donner l'hospitalité à l'Anthropologie, mais elle déclinait toute responsabilité, quant aux personnes et aux sujets de l'enseignement de l'Anthropologie, le contrôle devant être réservé à l'autorité ministérielle. Les locaux appartenant à la Faculté, les cours d'Anthropologie devaient être entièrement soumis aux règles de discipline générale de la Faculté et à l'autorité supérieure du doyen.

     Ce rapport de Parrot se terminait ainsi: La Faculté ne voit pas d'inconvénient à ce que l'ensemble des cours soit désigné sous le nom d'École qui peut s'appliquer, pris dans son acceptation banale, à toute enseignement collectif; mais elle n'admet pas que cet enseignement puisse s'organiser et fonctionner à titre d'École libre dans les conditions déterminées par la Loi de 1875 sur la liberté de l'enseignement supérieur; car un établissement qui s'appuierait sur cette loi pourrait susciter tôt ou tard des difficultés.
 
R.D.A., 
1880, 
p. 589.
R.D.A., 1889, p. 506. 

R.E.A., 1896, p. 340.

    Auparavant, le 20 mai 1878, au Sénat, la discussion des crédits additionnels au budget de l'État fut pour le rapporteur l'occasion d'une déclaration solennelle sur l'École d'Anthropologie créée par Broca, de nature à justifier devant le Sénat la subvention officielle déjà votée par la Chambre des Députés. L'École d'Anthropologie fut donc, pour ainsi dire, reconnue par l'État et reçut officiellement son titre par la Loi des finances de 1878 où elle fut inscrite au chapitre des Sociétés savantes. Dès lors, l'autorisation des cours d'Anthropologie devint collective et permanente.

     Des souscripteurs volontaires, ayant le titre de fondateurs, constituèrent un capital dont les intérêts devaient servir à son fonctionnement. L'un des membres fondateurs, Jourdanet, dotait à lui seul en 1878 une des chaires, celle de Géographie médicale, attribuée au professeur Bordier.
 
R.E.A., 1892, 
p. 206.
R.E.A., 1896, p. 341.
     Jourdanet fut l'homme d'une idée dirigée sur un seul but: la confirmation, le développement, la diffusion par l'enseignement de cette idée: l'influence de la pression barométrique sur la vie de l'homme. Pour lui la Géographie médicale devait être le corollaire de la Géographie physique.

     De cette façon la subvention des Chambres, 20.000 francs, jointe à l'allocation de 12.000 francs déjà mentionnée s'ajoutait à la rente de 2.000 francs servie par Jourdanet, et portait à 34.000 francs les ressources annuelles.
 
R.D.A., 
1880, 
p. 589.
R.D.A., 1889, p. 503.
    L'avenir de l'École d'Anthropologie de Paris était donc assuré. Paul Broca, qui avait fondé la Société d'Anthropologie et le Laboratoire pouvait désormais être certain qu'elle ne périrait pas et que l'enseignement des nouveaux professeurs perpétuerait le goût de sa science bien aimée. Il venait ainsi de couronner l'édifice qu'il avait construit.

 
R.D.A., 
1877, 
p. 171.
R.D.A., 1880, p. 589.
    La société d'Anthropologie, le Laboratoire et l'École, réunis dans le même local, formaient ainsi une sorte de fédération sous le nom d'INSTITUT ANTHROPOLOGIQUE. Ces trois établissements offraient par leur ensemble toutes les ressources nécessaires pour les recherches et l'enseignement.
    Cependant, l'Institut anthropologique de Paris n'était pas une institution spéciale. Il n'avait qu'une existence nominale. Il avait seulement paru utile, dans l'intérêt des études anthropologiques, de réunir dans le même lieu toutes les ressources intellectuelles et matérielles dont disposaient la Société d'Anthropologie, le Laboratoire dans l'École pratique des hautes études et l'Ecole d'Anthropologie.

     En 1877 l'organisation et l'installation de l'Exposition internationale des sciences anthropologiques à Paris furent confiées aux institutions de Broca par le ministère de l'Agriculture et du Commerce, le 29 mai. La Commission était composée de la manière suivante :

Président: De Quatrefages; vice-présidents: Henri-Martin et Paul Broca; secrétaire général : Gabriel de Mortillet; secrétaires: Paul Topinard, Girard de Rialle; membres : De Ranse, Wilson, Cernuschi, Leguay, Bertillon, Hovelacque, Dureau; tous collaborateurs de Paul Broca.
R.D.A., 
1877,
pp. 185, 230.
R.D.A., 1878, p. 575.
    Plus encore, l'année suivante (1878), le Congrès international des sciences anthropologiques ouvre une longue série d'événements historique (dont le IXe Congrès International des Sciences Anthropologiques et Ethnologiques à Chicago de 1873 représente aujourd'hui la portée de l'institution géniale du Maître français). Comme de juste, Paul Broca le préside. Voici la composition de ce congrès là:

     Président: Paul Broca; secrétaire général: Gabriel de Mortillet; secrétaires: Bordier, Cartailhac, Rousselet, Topinard; membres: Bertillon, Chantre, Chervin, Collineau, Couderneau, Gavarret, De Rialle, Hovelacque, Issaurat, Parrot, De Ranse, Thulié, Viollet-le-Duc.

2.5.2 Chaire et Professeurs (1876 - 1880)

Cours, programmes, élèves.
R.D.A., 1877, p. 182.
R.D.A., 1878, p. 177. 

R.D.A., 1879, p. 180. 

R.D.A., 1880, p.186-568.

 
Anthropologie Anatomique: 1876-1880 
     P. Broca

Anthropologie Biologique: 1876-1880 

     P. Topinard

Démographie: 1876-1880 

(Démographie et Géographie médicale: 1876-1878) 

     L-A Bertillon

Géographie Médicale: 1878-1880 

     E. Bordier

Anthropologie Préhistorique: 1876-1880 

     G. de Mortillet

Ethnologie: 1876-1880 

(Anthropologie Ethnologique: 1878-1879) 

     E. Dally

Anthropologie Linguistique: 1876-1880 

     A. Hovelacque

Cours spécial: Crâniométrie Ethnologique: 1879-1880 

     P. Topinard

     L'École d'Anthropologie de Paris commença ses cours en novembre 1876 avec six chaires, traitant le programme, proposé par P. Broca, en un semestre.

     Les questions biologiques furent enseignées par P. Broca, P. Topinard, L-A. Bertillon et E. Bordier, étudiant l'homme par rapport à l'ensemble de l'espèce humaine, c'est-à-dire, tous les phénomènes de l'être humain dont la structure biologique détermine les caractères de l'espèce et les variations des populations.

     P. Broca enseigne l'Anatomie comparée de l'homme et des animaux, et, au début les races humaines et la crâniométrie; P. Topinard explique l'Histoire de l'Anthropologie, l'étude physique et physiologique de l'homme vivant, l'anthropométrie, et plus particulièrement les traits du visage et les proportions du corps. Vers 1880 P. Topinard oriente ses leçons sur les races et les types humains, sur l'étude analytique de leurs caractères morphologiques et biologiques. Plus encore il élargit ses explications en traitant de la crâniométrie et l'ostéométrie appliquées à l'Anthropologie préhistorique.

     Pendant les deux premières années L-A. Bertillon étudie d'une façon générale les statistiques des peuples et des races, et plus particulièrement la pathologie comparée des races humaines. Puis il limite ses études à la population française considérée dans chaque département et comparée aux populations étrangères, en déterminant les statistiques d'âge, de sexe, d'état civil, de profession, etc, et aussi les mouvements de population, mariages, naissances décès, migrations, et la configuration des groupes sociaux.

     E. Bordier, traite d'autre part, des questions de l'influence des races et des milieux sur la production et la répartition des maladies, et par la suite de la comparaison pathologique des races.

     Les questions préhistoriques et ethnologiques sont le fait de G. de Mortillet et de Dally. G. de Mortillet s'attache à des questions toutes nouvelles: Paléontologie humaine, archéologie préhistorique, détermination des débris humains au moyen de l'archéologie. Dally, de son côté, envisage la classification et la description des races humaines: leur répartition, leur filiation, leur évolution et l'influence du croisement et du milieu.

     L'anthropologie culturelle est considérée comme l'étude des créations objectives de l'esprit humain, parmi lesquelles on se doit de remarquer le langage. P. Broca avait déjà signalé les liens anatomiques du cerveau avec les fonctions phonétiques de la langue. Aussi, est-il normal qu'il ait choisi A. Hovelacque pour la chaire de Linguistique. Les faits linguistiques sont en effet à la base de toute création culturelle, en rendant à la fois possible la communication sociale dans le milieu ethnique et l'élaboration objective de signes, de symboles et de mythes.
 
R.A., 1941, 
p. 29.
    Parmi les élèves les plus remarquables on peut signaler H. Weisgerber et Roland Bonaparte. H. Weisgerber, né en 1854, fit partie d'une Mission d'études sur la question du Transsaharien (Mission Choisy, 1879-1880). En 1884 il fit aussi partie de la Mission française chargée d'assécher en Grèce le lac Copais. Sous-Directeur et Trésorier de l'École d'Anthropologie de 1912 à 1932 il devait être un des fondateurs de l'Institut international d'Anthropologie en 1920.
R.A., 1925, 
p. 77.
    Roland Bonaparte, neveu de l'Empereur Napoléon I était le petit-fils de Lucien Bonaparte. Entre 1879 et 1880 le jeune officier était attiré par des sciences anthropologiques; et, à côté d'un autre élève illustre, George Hervé, il suivit les cours de Paul Broca et Dally. Plus tard, il deviendra président de l'Association pour l'enseignement des sciences anthropologiques, après la mort de J-J de Lanessan, 1919, et présidera aussi l'Institut international d'Anthropologie de sa fondation (1920) jusqu'à sa mort (1923).

    Un autre élève fut Le Double. Remarqué par P. Broca, qui l'attacha à son Laboratoire, il ne tarda pas à devenir l'un des élèves préférés du maître qui l'encouragea à poursuivre ses recherches anthropologiques sur les variations anatomiques du corps humain. Le Double entra à la Société d'Anthropologie en 1876; et il fut également correspondant de l'École d'Anthropologie. Revenu à Tours en 1880, il y fut plus tard nommé professeur de la chaire d'Anatomie (1885).
 
R.E.A., 1893, 
p. 197.

R.A., 1913, 
p. 395.

    Les classes pratiques de l'École d'Anthropologie de Paris avaient lieu dans le Laboratoire sous la direction de P. Broca et avec l'aide de P. Topinard, Chudzynski et Kuhff de telle sorte que tout l'enseignement de l'Anthropologie constituait un ensemble systématique. D'où la formation d'une véritable équipe de recherche dont nous pouvons signaler quelques noms illustres: Manouvrier, Vinson, Salmon, Deniker, Zaboroski, Hervé, Blanchar, Letourneau, tous deviendront plus tard professeurs de l'École d'Anthropologie de Paris, continuant l'oeuvre de P. Broca. Il y eut aussi des élèves étrangers, célèbres plus tard dans leur pays: Amoutchine, professeur à l'Université de Moscou; F. Ameguino, professeur à l'Université de la Plata (Argentine); Serrurier, directeur du Musée de Leyde; Lalor Niederler, professeur à l'Université de Bologne; Antonio de la Calle, professeur à l'Université de Madrid, etc.




 
  

Chapitre 3
 


III. Entre deux siècles

 

3.1 La période 1880 - 1919 - Point de vue d'ensemble


     Une étude des générations dans leur aspect mouvant conduit à accorder une grande importance à la dimension temporelle. On a vu que les trois générations précédentes constituaient un véritable anneau culturel avec une hiérarchisation d'amitié et de collaboration autour du maître: P. Broca. Mais l'observation sur une longue durée jusqu'à nos jours peut nous permettre d'analyser le phénomène culturel de l'École d'Anthropologie comme un jeu de forces s'opposant ou s'harmonisant, de conclure qu'un déséquilibre entre les générations d'un même anneau culturel, un conflit de personnalité, l'introduction d'élément hétérogènes aboutiront à une modification de ses structures.

     Cependant cette période implique la durée d'un équilibre, parfois difficile, qui ne doit pas être confondu avec la stabilité. En fait, la génération aînée, constituée par des personnages déjà connus, s'efforce d'exploiter la situation telle qu'elle la perçoit et, en ce faisant, chaque groupe souhaiterait figer ou altérer les structures de l'Ecole de son point de vue propre. La réorganisation, proposée par A. Hovelacque, Gavarret et G. de Mortillet, donne lieu à une polémique assez forte, où P. Topinard, qui s'y opposait, sera le vaincu. Il s'agissait certes de la reconnaissance d'utilité publique de l'Ecole d'Anthropologie, mais le problème de fond était la conception même de l'Anthropologie.

     Pour renforcer leur position avant de faire éclater la polémique en 1890, le groupe de Hovelacque associe de nouvelles personnalités au cadre de l'Ecole, tel que Mathias Duval et Ch. Letourneau. D'autre part, Laborde et Lefèvre renforcent ce groupe; Topinard est accueilli par Hamy, ils fondent avec Cartailhac la revue L'Anthropologie, fidèle aux conceptions du Musée du Trocadéro et du Muséum d'Histoire naturelle. Cette génération correspond aux années 1880-1890. Quand l'Ecole d'Anthropologie devient l'Association pour l'enseignement des sciences anthropologiques, en 1889, elle est réorganisée par A. Hovelacque, qui fonde la revue mensuelle de l'Ecole d'Anthropologie de Paris, la substituant ainsi à l'ancienne, dirigée par Topinard.

     La jeune génération représentée par S. Zoborosky, L. Manouvrier, G. Hervé, Weisgerber, Deniker, et par de nouveaux anthropologues d'une exceptionnelle importance comme G. de Mahoudeau, Louis Capitan et A. de Mortillet, qui rendirent possible le rétablissement de l'anneau culturel du mouvement anthropologique de P. Broca. Pendant les années 1890-1911, l'analyse des conflits de valeurs, des contradictions, des accords, des alliances manifestes ou latentes au sein de l'Ecole, révèle les dynamismes internes de celle-ci.

     A propos de la génération cadette on doit noter que le nombre des membres célèbres se réduit; on peut nommer G. Papillault, R. Anthony et Paul-Boncour. Certes, ils représentent les trois points d'appui pour une Anthropologie moderne: les questions anatomiques, sociologiques et celles de l'Anthropologie Criminelle. Mais il ne suffit pas de constater que l'enseignement de l'Anthropologie a affecté tous les aspects de la vie humaine.

     En dehors de l'Ecole, E. Hamy, E. Cartailhac et, après la polémique sur la tâche et l'organisation de l'Ecole d'Anthropologie, P. Topinard envisagent tous une révision de l'Anthropologie, liée au développement des recherches consacrées aux phénomènes ethniques et préhistoriques. Le concept même de l'homme primitif est réhabilité, en dehors de l'interprétation du matérialisme évolutioniste: il est placé au coeur de l'Anthropologie, et réexaminé avec soin. Les conséquences en sont considérables. Toute la génération suivante continue en quête de nouveaux horizons. A côté de R. Verneau et de M. Boule paraît un groupe d'anthropologues qui sera le foyer de l'Anthropologie moderne: Salomon Reinach, E. Durkheim, M. Mauss, Lévy-Bruhl et Paul Rivet.

     En bref, la diversité des travaux visant à l'analyse de l'homme, des populations primitives, des sociétés historiques conduisent à de nouveaux points de vue et, comme on le constatera ultérieurement, à des spécialisations très dangereuses. Mais, il n'est malheureusement pas possible de l'étudier dans un exposé aussi court.

     Certes, cette dernière génération est située au carrefour d'un bouleversement radical de la Culture traditionnelle, mais c'est la génération de l'avenir qui fera face à la nouvelle situation, rapidement rebouleversée par la guerre qui frappe une fois encore.

     Après la mort de P. Broca, en 1880, ses collaborateurs et les disciples de la génération suivante continuèrent l'oeuvre du maître; mais on ne saurait oublier que, médecins, préhistoriens, linguistes, et même sociologues de formation, les continuateurs de P. Broca prirent conscience de la difficulté de maintenir l'unité de l'Anthropologie au cours de leurs premiers travaux sur le terrain, dans la révélation, pour eux fulgurante, de l'originalité, de la particularité et de la complexité de la vie humaine.

     Nous sommes ainsi en mesure de définir le rythme paradoxal de l'Ecole d'Anthropologie de P. Broca, et de dégager son caractère exemplaire. Non seulement les trois institutions fondées par P. Broca, mais aussi d'autres disciples et amis appliquèrent à l'Anthropologie ces méthodes rigoureuses qu'il avait enseignées dans la pratique des sciences médicales et naturelles. D'où l'incroyable développement de l'Anthropologie française pendant cette période, 1880-1919: la chaire d'Anthropologie au Muséum définitivement établie par Quatrefages dès la période antérieure, le Musée ethnographique du Trocadéro, dû au génie organisateur de Hamy, élève de P. Broca, l'activité de Claude Bernard à travers la Société d'Ethnographie, fondée auparavant par Léon de Rosny en 1859, les Congrès internationaux des sciences anthropologiques, les Expositions Universelles dont le profit pour la vulgarisation de l'Anthropologie été découverte par la perspicacité de P. Broca. Cours de sociologie, de Paléontologie, de préhistoire, de Linguistique, revues spécialisées, conférences constituent le témoignage de l'esprit créatif de la Culture française jusqu'à la veille même de la grande catastrophe, la guerre 1914-1918. Trois institutions nouvelles, l'Association pour l'enseignement des sciences anthropologiques, qui fit de l'Ecole d'Anthropologie un centre d'enseignement supérieur, l'Institut français d'Anthropologie à côté du Musée du Trocadéro, et l'oeuvre du Prince de Monaco, l'Institut de Paléontologie humaine avec le concours de deux élèves de P. Broca, R. Verneau et M. Boule, assurèrent longtemps la primauté de la Préhistoire française.
 

3.2.1 L'intervalle 1880-1889

Généralités : Le Conseil de l'Ecole; changements de chaires et de professeurs; les cours complémentaires.
     Dans le développement historique de l'Anthropologie, un progrès essentiel fut réalisé par P. Broca lorsque les discussions sur la nature et l'origine de l'homme et sur la diversité des formes biologiques des populations passèrent d'une polémique philosophique, presque stérile, à des réflexions scientifiques fondées sur des communications méthodiquement préparées et discutées au sein de la Société d'Anthropologie, à des recherches solides, résultats d'un Laboratoire et d'une Ecole systématiquement organisée. Mais la mort du maître en 1880 créa un climat d'angoisse parmi ses collaborateurs, qui les conduisit paradoxalement à assurer la continuité de sa pensée, en faisant de la mémoire de Paul Broca un exemple et une définition de l'Anthropologie.
 
 
Pozzi S., 1880:
P. Broca. Revue d'Anthropologie, Paris 1880, 
pp. 577-608.
 

Bertillon J.,1880:
P. Broca. Extrait de La Nature. Paris, 21 août 1880.

Monod C., 1880.
P. Broca. Paris. 

Hortéloup,1889: 
Eloge de M. le Docteur P. Broca. Extrait des Bulletins et Mémoires de la Société de Chirurgie. Paris, 1889.

    Parmi ceux qui tentèrent de donner une image exemplaire du maître figure en premier lieu Samuel Pozzi, aide-anatomiste de la Faculté de Médecine de Paris  qui établit la biographie de l'anthropologue qui avait su faire de la médecine la base scientifique de l'étude de l'homme; J. Bertillon et Hortéloup vont dans le même sens en concluant que l'Anthropologie envisagée par P. Broca était d'abord biologique; ce qui donna plus tard lieu à des polémiques entre biologistes, considéreraient l'Anthropologie dite "stricto sensu" (Anthropologie "physique"), et les ethno-culturalistes, considérant l'Anthropologie "lato sensu" (Anthropologie socio-culturelle). C'est le cas par exemple de Topinard, de Manouvrier, d'Anthony et de la plupart des professeurs actuels de l'Ecole d'Anthropologie de Paris spécialisés en biologie, et de G. de Mortillet, Letourneau, Hovelacque, A. Lefèvre, L. Capitan, Louis Marin et J. L. Baudet, rangés du côté de l'Anthropologie ethno-culturelle.

 
Topinard P., 1883:Buffon, anthropologiste. R.D.A., 1883, pp. 35-45. 

Topinard P., 1884: L'Anthropologie de Linné. Extrait des Bulletins et Mémoires de la Société de Chirurgie. Paris, avril 1884. 

Topinard P., 1886:Eléments d'Anthropologie générale. Delabay et Lecremer, Paris. 

Topinard P., 1888: Un mot sur l'Histoire de l'Anthropologie. R.D.A., 1888, pp. 59-72. 

Quatrefages A. de, 1884:L'Anthropologie au Muséum de Paris. L'Homme, 1884, Paris, pp. 20-24. 

Broca P., 1888: Mémoires sur le cerveau de l'homme et des primates. Reinwald, Paris. 

La Société, l'Ecole et le Laboratoire d'Anthropologie de Paris. Imp. Réunis. Paris, 1889, pp. 361.

    A la fin de cet intervalle (1889) est publié un mémoire sur la société, l'Ecole et le Laboratoire d'Anthropologie de Paris à l'Exposition Universelle de 1889, qui peut nous aider à comprendre la polémique établie sur la définition de l'anthropologie, mais existe aussi une autre polémique, latente presque cachée, sur l'interprétation de la réalité humaine à partir du matérialisme scientifique, proclamé par Mathias Duval, G. de Mortillet, Hovelacque, A. Lefèvre, etc, ou bien sur la base d'un naturalisme libéral, soutenu par P. Topinard, E.T. Hamy, E. Cartailhac, E. Verneau, M. Boule, etc.

     Si la loi des compensations est vraie, un grand malheur me menace, car, mes amis, je suis bien heureux. Telles furent les paroles que prononçait Paul Broca au banquet qui lui avait été offert à l'Hôtel Continental à l'occasion de sa nomination en tant que sénateur inamovible. C'était une prophétie !

     Dans la nuit du 8 au 9 juillet 1880, vers minuit et demi, le maître bien-aimé, avec lequel la veille ses collaborateurs travaillaient encore, fut enlevé en quelques instants sans avoir prévu une fin aussi subite. Quelques heures avant, au Sénat, il avait eu un étourdissement, et voyant le visage inquiet de ses collègues il leur expliquait que ce n'était absolument rien.
 
 

 
 

R.D.A., 1880, 
pp. 722, 725, 729, 730, 731.
 
 
 
 
 
 
 
 

R.D.A., 1880, 
pp. 736.

    Ainsi mourait à 56 ans, Paul Broca, sénateur, professeur à la Faculté de médecine de Paris, chirurgien des hôpitaux, secrétaire général de la Société d'Anthropologie, directeur du Laboratoire d'Anthropologie à l'Ecole pratique des hautes études, directeur de l'Ecole d'Anthropologie, membre de l'Académie de médecine, des Sociétés de chirurgie et de biologie, de la Société anatomique, membre du Conseil de l'Association française pour l'avancement des sciences, etc. Après sa mort, le Conseil des Professeurs de l'Ecole et le Conseil d'Administration se réunirent, et, à l'unanimité, décidèrent que la direction de l'Ecole d'Anthropologie serait offerte à J. Gavarret, inspecteur général des Ecoles de Médecine de France. Jules Gavarret, éminent physicien et professeur à la Faculté de Médecine de Paris, exerca la direction de l'Ecole pendant 10 ans, 1880-1890 .

 
R.D.A., 1889, p. 504.

R.E.A., 1907, 
p. 73. 

R.A., 1927, 
p. 29.

       Un arrêté ministériel nomma Mathias Duval, qui succèdera en 1885 à Ch. Robin comme professeur d'histologie à la Faculté de Médecine de Paris, Directeur du Laboratoire d'Anthropologie à l'Ecole Pratique des Hautes-Etudes; P. Topinard restant Directeur-adjoint, Chudzinski et Léonce Manouvrier préparateurs. Ce dernier assumera la Direction du Laboratoire en 1890 lors de la polémique entre Mathias Duval et P. Topinard à propos des rapports entre la société, l'Ecole et le Laboratoire d'Anthropologie.
R.D.A., 1880, 
p. 369.

R.E.A., 1905, 
p. 65.

       Malgré ces difficultés, l'ensemble des institutions créées par P. Broca se maintint grâce à l'élan du maître plus fort que les divergences de ses disciples. L'Ecole d'Anthropologie réunit le Conseil d'Administration et le Conseil des Professeurs, en un sens, celui de l'Ecole, dont les membres étaient: Béclard, Bertillon, Bordier, Collineau, Dally, Gavarret, Duval, Parrot, Topinard, Hovelacque, Leguay, de Mortillet. Le secrétaire de l'Ecole fut Collineau (1875-1905).
R.E.A., 1891, 
p. 91
       Sous la direction de J. Gavarret, l'Ecole d'Anthropologie prit une orientation telle que P. Broca lui-même ne l'avait peut-être pas prévue. Cette situation nouvelle doit surtout être attribuée au choix des professeurs et à l'organisation des cours.

     P. Topinard, titulaire de la chaire d'Anthro-biologie, hésite dès 1880 entre le titre d'Anthropologie biologique, d'Anthropologie anatomique et d'Anthropologie générale. C'est cette dernière appellation qu'il utilisera à partir de 1883 jusqu'en 1889, date à laquelle cette chaire est brutalement suprimée.

     La chaire de Démographie est supprimée à la mort de J. Bertillon, le 28 février 1883.

     A partir de 1883, Dally atteint par la maladie, fut suppléé par L. Manouvrier qui avait déjà été professeur libre à l'Ecole d'Anthropologie de 1881 à 1883.
 
R.E.A., 1909, 
p. 41.

R.L.A., 1912, 
p. 113.

       Le cours de Manouvrier fut consacré à l'Anthropologie des sexes, question à laquelle correspondaient ses premiers travaux scientifiques de 1878 à 1883 et qui l'associa au mouvement "féministe" bien avant qu'il ne reçut cette appellation.

     Vers 1885, le Conseil d'Administration de l'Ecole d'Anthropologie prit une importante résolution. Il décida qu'aux 6 chaires existant déjà, il y avait lieu d'en ajouter une septième ayant pour titre: l'Histoire des civilisations. Les professeurs proposèrent comme titulaire de cette chaire Charles Letourneau. De cette façon, l'Ecole d'Anthropologie de Paris venait de fonder la première chaire de Sociologie qui eût existé non seulement en France, mais en Europe.

     La grande rénovation idéologique du XIX° siècle, issue du progrès général des sciences, venait de se produire. Avec la Philosophie positiviste, Comte et Spencer mettaient au jour définitivement une science nouvelle: la Sociologie qui quelques années plus tard, acquérrait son individualité.
 
 
R.E.A., 1891, 
p. 95.

R.E.A., 1902, 
p. 83. 

R.E.A., 1904, 
p. 387.

       Ch. Letourneau, né à Aury (Morbihan) le 23 septembre 1831, faisait partie d'un groupe de jeunes hommes audacieux qui, en 1866, avaient fondé un petit journal appelé La Libre Pensée. Parmi les rédacteurs, Asseline, Coudereau, Renard, de Rialle, et Lefèvre. Sur les ruines de La Libre Pensée naquit La Pensée Nouvelle et Letourneau y reprit, avec ses amis, la lutte jusqu'à la suppression du journal en 1869. En 1874, tous les écrivains de La Pensée Nouvelle se firent recevoir membres de la Société d'Anthropologie. Plus tard, Letourneau en serait secrétaire général, de 1887 à 1902, en continuant le rôle de P. Broca.
R.D.A., 1885, 
p. 566.
R.E.A., 1893, 
p. 172. 
R.E.A., 1902, 
p. 86.
       Malheureusement, le mélange des faits ethnographiques, des récits littéraires et des techniques linguistiques mènera cette chaire aux positions polémiques d'André Lefèvre chargé du cours en 1889 et nommé titulaire en 1892.
R.D.A., 1888, 
p. 251.

R.A., 1932, 
p. 302.

       La chaire d'Ethnologie devenue vacante fut convertie en chaire d'Anthropologie physiologique embrassant tous les caractères dits physiologiques ou intellectuels, et fut attribuée à L. Manouvrier. A cette occasion le titre de la chaire de Mathias Duval fut aussi changé; elle prit celui d'Anthropogénie ou d'Embryogénie comparée.

     La chaire de G. de Mortillet, conserve longtemps le même titre, mais à partir de 1888 elle est nommée d'Archéologie préhistorique et d'Anthropologie protohistorique en 1887 et 1892, et même palethnologie en 1893. Les questions ethnologiques occupent et préoccupent, il est vrai, l'Ecole d'Anthropologie. P. Broca avait déjà fait la différence entre Ethnologie et Ethnographie, mais cette distinction devient de plus en plus difficile à définir avec précision du fait de la complexité des réalités humaines. En fait le choix relèvera plus souvent de questions de personnes et de la recherche de solutions équilibrées.
 
R.E.A., 1896, 
p. 347.
       Ainsi, en 1889, la chaire d'Anthropologie de Topinard empruntait ses sujets à toutes les autres, elle fut supprimée; les auditeurs et les élèves de Topinard trouvèrent portes closes. C'était là le dernier incident d'une lutte scientifique déjà longue où chacun défendit comme il le croyait les traditions de son maître Broca. Topinard publia plus tard un travail sur ce sujet trop personnel.

     Au cours de cet intervalle l'Ecole d'Anthropologie de Paris se préoccupait de compléter son enseignement; possédant les crédits suffisants, elle créa deux chaires nouvelles.
 
R.E.A., 1891, 
p. 255.
 

R.E.A., 1896, 
p. 341. 

 
R.E.A., 1908, pp. 282-283. 
 
R.A., 1933, 
p. 5.
       Elle présenta aussi Georges Hervé, depuis longtemps préparateur de Mathias Duval au Laboratoire, déjà connu par d'importants travaux et membre de la Société d'Anthropologie dès 1880 et R. Blanchard, professeur agrégé de la Faculté de Médecine de Paris. Par suite du passage du professeur Topinard à la chaire d'Anthropologie générale, la chaire d'Anthropologie biologique se trouvait abandonnée. Le Conseil de l'Ecole en 1884 à l'instigation de Duval, proposa Blanchard pour cet enseignement, avec le titre de chargé de cours (avec traitement). La décision fut prise à l'unanimité moins une voix. De même Hervé fut chargé de cours d'Anthropologie zoologique (terme déjà utilisé par Duval de 1882 à 1888) et deviendra professeur adjoint en 1885 et professeur titulaire en 1888. Hervé s'aidait pour ses cours de notes succinctes de Broca.
R.A., 1927, 
p. 160.
       En revanche, R. Blanchard, en présence de l'hostilité de quelques personnes, en particulier, peut-être, d'A. Hovelacque, qui lui avait refusé sa voix, crut plus digne de donner sa démission. La chaire abandonnée par R. Blanchard fut transformée un peu plus tard en celle d'Anthropologie psycho-physiologique, 1888, et puis d'Anthropologie physiologique embrassant tous les caractères dits physiologiques ou intellectuels et fut attribué à J-V. Laborde.

 

3.2.2. Chaires et professeurs: 1880 - 1890

Cours, programmes, élèves.
R.D.A., 1881, p. 138.
R.D.A., 1882, p. 183. 
R.D.A., 1883, p. 183. 
B.S.A., 1883, p. 710. 
R.D.A., 1884, p. 568.
R.D.A., 1885, p. 759. 
R.D.A., 1886, p. 378. 
R.D.A., 1887, p. 749. 
R.D.A., 1888, p. 749.
 
Anthropologie Anatomique: 1880-1890 
M. Duval: 1880-1882 

P. Topinard: 1882-1883, 1885-1886 

G. Hervé: 1884-1885, 1886-1890 

Anthropologie Biologique: 1880-1881, 1884-1886 
P. Topinard: 1880-1881 

R. Blanchard: 1884-1886 

Anthropologie Zoologique: 1881-1890 
M. Duval: 1881-1888 

G. Hervé: 1888-1890 

Anthropologie Générale: 1882-1889 
P. Topinard: 1882-1889 
Anthropogénie et Embryologie Comparée: 1888-1890 
M. Duval: 1888-1890 
Anthropologie Physiologique: 1884-1885, 1888-1890 
L. Manouvrier: 1884-1885, 1888-1890 
Démographie: 1880-1883 
L-A. Bertillon: 1880-1883 
Anthropologie Pathologique: 1880-1890 

(Géographie médicale

A. Bordier: 1880-1890 
Anthropologie Préhistorique: 1880-1890 

(Protohistique, archéologie préhistorique

G. de Mortillet: 1880-1890 
Ethnologie: 1880-1888 

(Anthropologie spéciale, ethnographie

E. Dally: 1880-1884

L. Manouvrier: 1885-1888 

Anthropologie Linguistique: 1880-1890 
A. Hovelacque: 1880-1887 

A. Lefèvre: 1888-1890 

Anthropologie Sociale: 1884-1890 

(Histoire des civilisations

C. Letourneau: 1884-1890.
     Pendant cet intervalle, M. Duval et P. Topinard ont étudié tous deux les aspects biologiques de l'Anthropologie et se sont respectivement spécialisés le premier en Zoologie et Embryologie, le second dans la structure biologique des races et les questions générales de méthodologie anthropologique.

     Ainsi le programme de M. Duval comprend-t-il l'étude des origines embryonaires du cerveau, Embryologie comparée des vertébrés, le darwinisme, les circonvolutions cérébrales, les premières phases du développement humain, la segmentation vertébrale, l'évolution mentale dans l'Humanité et dans la série organique, les lois de l'hérédité, etc. 
P. Topinard, moins généticien, traite de l'Anthropologie sur le vivant, la morphologie du visage, du crâne et du cerveau, la répartition géographique des caractères des races humaines, différences entre les peuples et la race, l'évolution des races dans le temps, les races de l'Europe depuis les temps préhistoriques, les caractères de supériorité et d'infériorité des races humaines, l'évolution du crâne dans la série animale, etc. On voit la progressive interférence des thèmes entre ces deux professeurs, émules du maître Broca.

     L'histoire de l'Anthropologie, les questions méthodologiques, et surtout la nécessité d'une définition exacte de l'Anthropologie constituait le souci fondamental de P. Topinard, pour sauver ce qu'il croyait l'essentiel de l'Ecole: le plein dévouement aux questions biologiques de l'Anthropologie.

     D'autres professeurs, G. Hervé et L. Manouvrier, font des cours complémentaires sur ces mêmes sujets: le premier à propos du parallèle anatomique de l'homme et des animaux, et le deuxième sur le cerveau, le caractère physiologique des races, et l'évolution de la psychologie du point de vue des doctrines métaphysiques et des doctrines scientifiques.

     L-A. Bertillon et A. Bordier poussèrent leurs exposés de Démographie et de Géographie médicale ou Anthropologie pathologique; l'un étudiait les statistiques des peuples et la composition des groupes sociaux selon les âges, les sexes et les professions, l'autre la formation des races et des espèces, l'hérédité, la cause et le mécanisme de la dégénérescence et de la disparition des races, de l'influence du milieu social sur la production, la marche et la répartition des maladies, l'application de la Géographie médicale à l'étude des colonies françaises, la pathologie comparée de l'homme et des animaux, l'action générale des milieux, le transformisme en Pathologie, les maladies parasitaires, etc.

     Au cours de cet intervalle, les questions ethnologiques sont trop souvent mêlées avec celles de l'Anthropologie biologique et même culturelle. Les cours de G. de Mortillet et de Dally révèlent clairement la manière dont ces questions biologiques, ethnologiques et culturelles sont envisagées par l'Ecole. Les thèmes de la chaire d'Anthropologie préhistorique (parfois désignée par d'autres titres: Ethnogénie, Archéologie préhistorique) traitent des origines de l'Humanité, la question de l'homme tertiaire, et l'homme fossile ou quaternaire, du développement de l'Humanité, pierre polie, âge du bronze, protohistorique, de la religiosité au point de vue ethnique, du développement des arts et de l'origine de l'agriculture et de l'industrie, de l'origine de l'homme et des diverses populations européennes, etc.

     Les programmes de la chaire d'Ethnologie répètent les thèmes des années antérieures sur la description des races humaines, leur répartition géographique, leur origine, leur filiation et leur évolution, bien que L. Manouvrier, comme suppléant introduise de nouveaux sujets: les caractères différentiels du sexe et sur la place des femmes dans les diverses sociétés et les caractères intellectuels des races humaines.

     L'enseignement de A. Hovelacque reste fidèle aux programmes précédents: origine et répartition géographiques des langues, classification des peuples par les langues, Mythologies comparées. Mais une nouvelle chaire vient d'être créée, celle d'Histoire des civilisations ou d'Anthropologie sociale, dont C. Letourneau fut le titulaire. On y étudiait l'évolution de la morale, du mariage et de la famille, la propriété, ses origines, son ethnographie et son développement; l'évolution des institutions politiques dans les diverses races humaines, le gouvernement, la guerre et la justice.

     Les élèves de l'Ecole d'Anthropologie garantissent la continuité de l'oeuvre de P. Broca, en constituant une équipe de chercheurs autour de L. Manouvrier; ils seront avec les autres les futurs professeurs de l'Ecole: Julien Vinson, G. Mahoudeau, Regnault et l'illustre Alphonse Bertillon qui plus tard réorganisera les services d'identification de la Préfecture de police de Paris.

3.2.4 Origine de la revue : l'Anthropologie

      Le 29 novembre 1879, E. T. Hamy eut la joie de se voir affecter la partie centrale du palais du Trocadéro, Musée dont la création avait été décidée le 3 novembre 1877, avec le concours décisif de Paul Broca. Bientôt les Chambres votèrent un premier crédit et, en 1880, un arrêté ministériel nommait le personnel. En raison de la part prépondérante qui lui revenait dans la fondation du nouveau musée et des services qu'il avait rendus aux commissions qui avaient été chargées d'en étudier l'organisation, Ernest Hamy était tout désigné pour diriger le Musée d'Ethnographie. Il en fut, en effet, nommé conservateur. Immédiatement, E. Hamy se mit à l'oeuvre; partageant ses journées, entre le Muséum et le Trocadéro, son ardeur et son ingéniosité lui permirent de vaincre toutes les difficultés.

     Il ne pouvait suffir à l'ambition d'E.T. Hamy de réunir des richesses dans un palais de l'Etat; il lui fallait encore les faire connaître, les décrire, montrer tout le parti qu'on en pouvait tirer au profit de la science. Dans ce but, il fonda, en 1882, la Revue d'Ethnographie qu'il dirigea jusqu'à la fin de 1889.

     E.T. Hamy, collaborateur de la revue d'Anthropologie dès sa fondation par P. Broca, se trouva alors en désacord avec P. Topinard sur le rôle de l'Ethnographie dans le cadre anthropologique, ce dernier croyant que chaque partie de l'Anthropologie générale devait limiter son intérêt à une seule discipline. La direction apportée par P. Topinard à la revue d'Anthropologie, organe de l'Ecole d'Anthropologie de Paris, signifiait réduire l'Anthropologie proprement dite aux seules questions biologiques. De son côté, G. de Mortillet pensait que tous les phénomènes humains relevaient de façon égale à l'Anthropologie. Lui-même fonda et dirigea la revue L'Homme(1884-1887) en marquant l'importance de la Préhistoire dans l'Anthropologie au sens large.

     En récompense des services qu'il rendait, Topinard avait été nommé directeur adjoint du Laboratoire d'Anthropologie, fonctions qu'il remplira de 1877 à 1900. Par conséquent il prit une large part à la rédaction de la Revue d'Anthropologie, fondée par P. Broca, dont il assuma la sous-direction de 1873 à 1880 et la direction entière de 1880 à 1889.
 
R.D.A., 1882, p. 383.

Hamy E.T., 1887: 
Résumé des travaux scientifiques  Hennuyer. Paris. 

R.E.A., 1908, p. 423 

R.L.A., 1910, pp. 272-275.

   Mais, Mme. Broca estima en 1884 que la Revue d'Anthropologie devait cesser de paraître, mais P. Topinard obtint d'elle l'autorisation de la continuer sous sa seule responsabilité . E. Cartailhac poursuivait la publication de sa revue Matériaux pour l'Histoire primitive et naturelle de l'Homme, selon un critère en dehors de toute classification préétablie.

     En 1889, l'Anthropologie occupe de nouveau une place digne d'elle à l'Exposition universelle et la dixième session du Congrès international va se tenir à Paris.

     De Quatrefages en était le président et le secrétariat, sous la direction de E. Hamy, en est confié à Cartailhac, Déniker, Verner et Boule. Ces réunions scientifiques étaient souvent suivies de séances plus intimes au Café Voltaire où venaient régulièrement E. Hamy, P. Topinard et Cartailhac. C'est là que s'élabore le projet de fusion des trois principales revues qui se partageaient à cette époque la clientèle des lecteurs s'intéressant à l'histoire naturelle de l'homme.

     Après sa fusion avec les revues de E. Cartailhac et de P. Topinard, E. Hamy dirigea avec eux la nouvelle revue l'Anthropologie, jusqu'en 1894, époque à laquelle R. Verneau en prit la direction avec M. Boule.
 
R.D.A., 1889, 
p. 639, 736.

     R.E.A., 1896, 
p. 353.

   C'étaient donc la revue Matériaux pour l'Histoire primitive et naturelle de l'Homme, la Revued'Anthropologie et la Revue d'Ethnographie. Après cette fusion, P. Topinard, E. T. Hamy et Cartailhac dirigèrent la nouvelle revue L'Anthropologie, jusqu'en 1894, époque à laquelle R. Verneau et M. Boule prirent la direction.

 

3.3.1 L'intervalle 1890 - 1899

Généralités : Présidents et Directeurs; changements de chaires et de professeurs; cours complémentaires.


     La réelle dimension du mouvement anthropologique créé par P. Broca prend sa pleine signification si elle est considérée sous toutes ses conséquences. Ainsi, après avoir suivi la fondation et les premières démarches de l'Ecole d'Anthropologie de Paris, il nous reste à présenter encore quelques acteurs qui ont participé au développement de la pensée de P. Broca, tout en y apportant leur propre conception de l'homme et de la science.
 
Topinard P., 1891 :
L'Homme dans la Nature. Alcan, Paris. 

Topinard P., 1894 : 
Travaux de Chamerot. Paris. 

Quatrefages A. de, 1892 : 
Darwin et ses précurseurs français. Alcan, Paris. 

Quatrefages A. de, 1896: 
L'espèce humaine. Alcan, Paris, 12° éd. 

Quatrefages A. de, s/d. 
Introduction anthropologique. Encyclopédie d'hygiène et médecine publique. 

Cartailhac E., 1892 : 
Notice sur A. de Quatrefages. Masson, Paris. 

Cartailhac E., 1892 : 
A la mémoire de Jean-Louis-Armand de Quatrefages.Imp. Danil, Lille. 

Hamy E.T. et Quatrefages A. de, 1894 : 
Les émules de Darwin. F. Alcan, Paris.

   Parmi ceux-ci A. de Quatrefages, Cartailhac, Topinard et Hamy apparaissent comme les exemples les plus frappants. Leurs travaux témoignent des conceptions anthropologiques pendant les années 1892-1894. Au-delà des données biographiques et des classifications scientifiques, ce sont les conditions et les contextes des rapports personnels, le maintien d'un même esprit scientifique, les progrès des nouvelles recherches qui expriment la maturité, malgré sa jeunesse, de l'Anthropologie française.
Hamy E.T., 1890 :
Les origines du Musée Ethnographie. E. Leroux, Paris. 

Hamy E.T., 1895: 
Recherches sur les origines de l'enseignement de l'anatomie humaine et de l'anthropologie au Jardin des Plantes. Extrait: Nouvelles archives du Muséum d'Histoire naturelle. Paris, 1895, 3° série, VII.

   E. T. Hamy nous offre des sources remarquables pour l'historique de notre étude: les origines du Musée d'Ethnographie, 1890, les origines de l'enseignement de l'anatomie humaine et de l'Anthropologie au Jardin des Plantes, 1895, mémoires d'Anthropologie, tirés des archives du Muséum, etc.
 Salmon, P., 1896:
L'Ecole d'Anthropologie de Paris. 
 
R.E.A., 1896, pp. 337-376.
   En 1896, à l'occasion du trentenaire de la fondation de l'Ecole d'Anthropologie de Paris, Philippe Salmon, un des élèves illustres de P. Broca au Laboratoire, rédige le premier historique, le seul du moins qui nous soit resté aujourd'hui de l'Ecole d'Anthropologie de Paris, 1875-1896, qui fut publié comme article dans la Revue de l'Ecole. Il était consacré aux faits prouvant la personnalité autonome de l'Ecole par rapport aux autres centres d'étude créés par P. Broca: la Société et le Laboratoire d'Anthropologie de l'Ecole des Hautes-Etudes. Ce nouveau problème, celui des rapports entre la Société et le Laboratoire, qui constituaient théoriquement l'Institut P. Broca avec leur Musée et leur Bibliothèque, avait provoqué une tension interne sur la propriété exacte des objets et des livres, qu'ils possédaient d'une façon indifférenciée.
Houzé E., 1898:
Gabriel de Mortillet. Extrait du Bulletin de la Société d'Anthropologie de Bruxelles. T. 17, 1898-99.

Reinach S., 1899: 
Gabriel de Mortillet. Extrait de la Revue historique. Paris,1899.

   La mort de G. de Mortillet, le pionnier de l'Anthropologie préhistorique, marque la fin de cet intervalle, et donne lieu à deux remarquables articles de E. Houzé et Salomon Reinach, qui nous fournissent des éléments précieux pour comprendre toute l'envergure de ce chercheur.
R.E.A., 1891, 
p. 390.

R.E.A., 1892, 
p. 202.

   S'il est vrai que l'influence de l'Exposition universelle de Paris de 1889 avait accéléré la marche ascendante de l'Ecole, sa reconnaissance d'utilité publique contribua aussi beaucoup à sa prospérité. Un volume, La Société,l'Ecole et le Laboratoire d'Anthropologie à l'Exposition de 1889 de Paris, contient des renseignements précis sur l'historique de la Société et les différents prix qu'elle décernait, (prix Godar, Broca, Bertillon) sur les travaux du Laboratoire, sur le fonctionnement de l'Ecole; sur les fondations (Société d'Autopsie, Réunion Lamarck, Bibliothèque des sciences anthropologies, etc.) Il fournit, en outre, des informations assez complètes sur l'Exposition qu'avaient organisé en 1889 les trois établissements dans les salles du Ministère de l'Instruction publique.
R.E.A., 1891, 
p. 21.
   L'Exposition de 1889 entraîna à sa suite un véritable pullulement de Congrès. Le 10° Congrès international d'Anthropologie et Archéologie préhistorique eut lieu du 19 au 27 août 1889, sous la présidence comme nous l'avons précédemment indiquée de A. de Quatrefages malgré la polémique entre P. Topinard et le reste du professorat de l'Ecole. Avant de se séparer on émit le voeu de se réunir dans deux ou trois ans en Russie, sous la présidence du comte Ouvaroff. L. Manouvrier représenta l'Ecole et le Laboratoire d'Anthropologie à ce Congrès qui eut lieu à Moscou du 13 au 20 août 1893.

     Henri Thulié présida les premières séances de l'Association pour l'enseignement des Sciences anthropologiques, dénomination nouvelle choisie pour la reconnaissance d'utilité publique de l'Ecole d'Anthropologie de Paris. En 1896, lui succédait, G. de Mortillet et à sa mort, J.V. Laborde. Ces trois Présidents avaient très activement partagé la responsabilité de cette innovation qui fit de l'Ecole d'Anthropologie un Etablissement Libre d'Enseignement Supérieur .

     A côté du Président de l'Association était nommé le Directeur de l'Ecole, qui continua la même mission établie auparavant par P. Broca, celle d'organiser les cours et maintenir la discipline de l'enseignement. En 1889, pendant les difficultés soulevées par la polémique avec P. Topinard à l'occasion de la reconnaissance d'utilité publique de l'Ecole, A. Hovelacque cessa son cours d'Anthropologie linguistique et, après la mort de Gavarret, successeur de P. Broca de 1880 à 1890, Hovelacque prit la direction de l'Ecole, qui lui fut confiée par le Conseil d'Administration le 24 novembre 1890. Après Abel Hovelacque, 1890-1896, l'illustre Henri Thulié, 1896-1914, consacra, dans les mêmes fonctions, tout son dévouement.
 
R.E.A., 1892, 
p. 346.
   A partir de 1880 on avait nommé à l'Ecole un sous-directeur pour aider le Directeur dans la tâche de l'organisation du personnel enseignant et pour le remplacer en cas de nécessité. Le premier fut G. de Mortillet, 1880-1896, suivit par Philippe Salmon, 1897-1890. Ce dernier a été après P. Topinard et S. Pozzi l'historien le plus dévoué de l'Ecole d'Anthropologie de Paris.

     Cependant les événements l'ayant, suivant sa propre expression, "libéré" en 1890, Topinard aborda la philosophie scientifique. Depuis le début de sa carrière, il avait d'ailleurs manifesté, à diverses reprises, les velléités à s'engager dans cette voie.

     Parmi les derniers travaux de Paul Topinard on peut énumérer son livre intitulé L'Homme dans la nature, et celui qui porte pour titre Science et Foi; L'Anthropologie et la Science sociale.

     Dans les chaires de l'Ecole il y eut beaucoup de changement de titres et de professeurs. Tout d'abord, comme nous l'avons vu précédemment, P. Topinard vit disparaître sa chaire d'Anthropologie générale.
 
R.A., 1911, 
pp. 45, 46, 48.

R.L.A., 1912, pp. 111-113.

   Après le départ de P. Topinard, c'est L. Manouvrier qui dirigea les études biologiques sur l'homme à l'Ecole et au Laboratoire d'Anthropologie, et cela, avec une activité telle que la plupart des anthropologues de la génération suivante furent directement ou indirectement ses élèves. Nommé comme nous l'avons vu dans la période précédente titulaire de la chaire d'Anthropologie physiologique (1888) il y consacra les quarante dernières année de sa vie jusqu'en 1926.

     A plusieurs reprises (1890-91 et surtout à partir de 94) pour raison de santé, Mr. Duval ne put assurer ses cours d'Anthropologie et fut remplacé par Laborde. Il lui succèdera définitivement quand il fut nommé titulaire de la chaire d'Anthropologie biologique en 1892. Il deviendra en 1907, directeur du Laboratoire d'Anthropologie à l'Ecole des Hautes-Etudes, continuant la tradition de Broca, après Duval.
 
R.E.A., 1891, 
p. 183.

 R.E.A., 1903, p. 137. 

R.A., 1917, 
p. 349.

   Remplaçant Hovelacque en 1888, Lefèvre fut nommé titulaire en 1891 de la chaire d'Ethnographie et Linguistique. Mais son orientation était plus historique qu'anthropologique. La veuve de l'illustre linguiste et maître de Hovelacque, Chavée, refusa de transmettre la bibliothèque de son mari à l'Ecole d'Anthropologie malgré sa promesse antérieure.

     Georges Hervé fut un autre des successeurs remarquables de Paul Broca, de ceux que F. Regnault appela la "seconde équipe", professeur titulaire en 1888 chargé des cours d'Anthropologie zoologique il fut nommé en 1892 à la chaire d'Ethnologie, qui avait été supprimée en 1888 à la mort de Dally.
 
R.A., 1932, 
p. 302.
R.A., 1933, 
p. 20.
   Quand il occupa la chaire d'Ethnologie ses travaux reçurent une orientation nouvelle. Il faut rappeler que les questions ethnologiques ont toujours été rattachées à l'Ecole d'Anthropologie à celles de l'Anthropologie biologique. Même, des professeurs, comme L. Capitan et G. Hervé, ont été à l'origine titulaires de chaires typiquement biologiques.

     Ainsi appelé à la direction de l'Ecole de médecine de GrenobleA. Bordier dut renoncer en 1895 à la chaire de Géographie médicale; Louis Capitan en fut nommé titulaire, alors qu'il avait déjà fait des cours à l'Ecole sur l'Anthropologie pathologique. Quand il en devint professeur, il changea le titre de Géographie médicale pour celui d'Anthropologie pathologique fidèle à la pensée de P. Broca.
 
R.E.A., 1894, 
p. 376.
R.E.A., 1895, 
p. 353. 
R.E.A., 1910, 
p. 104.
   L'ancien collaborateur de P. Broca fonda peu après la Société dauphinoise d'Ethnologie et d'Anthropologie de Grenoble.
R.A., 1926, 
p. 6.
   Supprimée en 1884, la chaire de Démographie fut en quelque sorte rétablie sous le nom de chaire d'Anthropologie géographique en faveur de François-Jean-Daniel Schrader né à Bordeaux le 11 janvier 1844, chef des services cartographiques de la maison Hachette, il avait été chargé d'un cours complémentaire en 1892-1893-1894 et il fut nommé titulaire de la nouvelle chaire en 1895.

     Par un heureux concours de circonstance, la première leçon de 1896, la vingtième année des cours de l'Ecole, fut celle de Gabriel de Mortillet, seul professeur qui datait de la première heure.
 
R.E.A., 1895, 
p. 388.

R.A., 1931, 
pp. 199, 280.

   Son cours était un cours libre, l'Ecole n'ayant aucune attache avec les autorités universitaire. Longtemps G. de Mortillet avait été le seul enseignant en France de l'humanité primitive et de l'évolution de l'Homme. Ce n'est qu'après bien des années que, sur l'initiative de l'Université de Toulouse, E. Cartailhac y créa sa chaire d'Archéologie préhistorique où lui succédera le Comte Bégouen.

     Adrien de Mortillet, fils de Gabriel, fut aussi un des représentatifs de la nouvelle génération de l'Ecole d'Anthropologie. Tout jeune, il alla en Russie comme employé dans une usine, mais il rentra bientôt en France où, à partir de 1883, il se voua à la préhistoire. L'année suivante on le retrouve secrétaire à la rédaction des Matériaux pour l'Histoire de l'Homme. D'abord collaborateur de son père dans le cadre de son enseignement à l'Ecole d'Anthropologie puis professeur titulaire de la chaire d'Ethnographie comparée dès 1891, espérait être le successeur désigné de la chaire d'Anthropologie préhistorique. C'est pourtant Louis Capitan, qui avait été professeur-adjoint d'Anthropologie pathologique et de Géographie médicale de 1892 à 1897, qui en devint titulaire au regret d'A. de Mortillet, qui quitta l'Ecole d'Anthropologie pendant deux ans.

     Le rôle de L. Capitan fut fondamental pour la continuité scientifique de l'Ecole d'Anthropologie de Paris. Il était appelé à commencer son enseignement à la fin de ces temps héroïques où la Préhistoire, après de longues luttes, avait enfin conquis droit de cité dans la science, mais pas encore dans l'enseignement officiel.
 
R.E.A., 1899, 
p. 332.
R.A., 1931, 
p. 196. 
R.A., 1936, 
p. 275.
   En 1899, Adrien de Mortillet qui avait démissionné de la chaire d'Ethnographie comparée, fut, sur sa demande, nommé à la chaire de Technologie ethnographique. Il fonda aussi en 1898, avec ses amis Fouju, Collin et plusieurs autres, la Société d'Excursions scientifiques et en fut toujours le président.

     L'Ecole d'Anthropologie de Paris avait toujours cherché des conférenciers pour compléter ses cours titulaires. Parmi eux, l'Ecole eut, plus d'une fois, l'occasion de choisir des chargés de cours, qui deviendront plus tard professeurs; le système, pratiqué depuis plusieurs années, fut de nature à produire les meilleurs résultats.

     Ainsi des cours complémentaires furent confiés à Chudzinski (circonvolutions cérébrales), à P. Mahoudeau (les principales phases de l'évolution du cerveau), et à A. Mortillet (Paris et ses environs dans les temps préhistoriens). De même, Franz Schrader fut chargé d'un cours complémentaire d'Anthropologie géographique en 1891. Fauvelle, d'autre part, avait été autorisé à faire une suite de conférences sur l'Histoire critique des études psychologiques. Enfin, en 1892 des conférences avaient confiées à L. Capitan sous le titre de'Anthropologie pathologique, en tant qu'adjoint d'A. Bordier.
 
R.E.A., 1896, pp. 341, 348.
   Par la suite, l'Ecole d'Anthropologie autorisa encore de nouvelles conférences; par Pilliet, sur le tube digestif dans la série des animaux; par Regnault, sur la déformation crânienne; par S. Zaborowski sur l'ethnologie des colonies françaises. En 1895 l'Ecole accordait à P. Reymond l'autorisation de faire des conférences de Pathologie appliquée à l'Anthropologie. Enfin, Regnaud fut chargé en 1899 d'un cours complémentaire de Linguistique et d'Ethnographie. Parmi les professeurs suppléants et adjoints on peut citer encore les noms de Camus, Papillault, Lapicque, Rabaud et Zaborowski.

 

3.3.2 Chaires et Professeurs 1890 - 1900


Cours, programmes, élèves
 
R.E.A., 1891, pp. 29-30, 66, 317.
R.E.A., 1892, p. 339.
R.E.A., 1893, pp. 195, 335.
R.E.A., 1895, p. 353.
R.E.A., 1896, p. 321. 
R.E.A., 1897, pp. 217, 309. 
R.E.A., 1898, p. 331. 
R.E.A., 1899, p. 331.

Anthropologie Zoologique: 1890-1900 

G. Hervé: 1890-1891 

P. G. Mahoudeau: 1891-1900 

Anthropologie Biologique: 1890-1900 

J.V. Laborde: 1890-1900 

Anthropogénie et Embryologie: 1890-1891 

M. Duval: 1890-1891 

Anthropologie Physiologique: 1890-1900 

L. Manouvrier: 1890-1900 

Anthropologie Histologique: 1890-1891 

P.G. Mahoudeau: 1890-1891 

Géographie Anthropologique: 1893-1900 

F. Schrader: 1893-1900 

Géographie Médicale: 1890-1895 

(Anthropologie pathologique: 1895-1898) 

A. Bordier: 1890-1895 

L. Capitan: 1893-1898 

Anthropologie Préhistorique: 1890-1900 

G. de Mortillet: 1890-1898 

L. Capitan: 1898-1900 

Ethnologie Comparée: 1890-1898 

(Technologie ethnographie: 1899-1900) 

A. de Mortillet: 1890-1898, 1899-1900 

Ethnologie: 1891-1900 

G. Hervé: 1891-1900 

Ethnographie et Linguistique: 1890-1900 

A. Lefèvre: 1890-1900 

Sociologie: 1890-1900 

C. Letourneau: 1890-1900

     De 1890 à 1900 les programmes étudiant les caractères biologique de l'homme, sa place dans la nature et ses rapports avec le milieu géographique furent développés par M. Duval, J.V. Laborde, L. Manouvrier, P.G. Mahoudeau, F. Schrader, et parfois G. Hervé, A. Bordier, L. Capitan.

     L'une des grandes discussions anthropologiques du début de l'Ecole était déjà engagée: le rôle physiologique dans l'enseignement des chaires titulaires. Les thèses évolutionnistes, telles qu'elles étaient professées par la plupart des professeurs de l'Ecole, ne pouvaient que favoriser l'option de la convergence de l'évolution organique et des fonctions physiologiques comme en témoigne le programme de J.V. Laborde: les organes des sens; les fonctions intellectuelles et instinctives; les origines de la fonction du langage; la cellule nerveuse ou neurone selon la conception moderne; les fonctions de défense et de lutte pour la vie à travers les âges et l'évolution anthropogénique, etc.

     L. Manouvrier lui-même, rigoureux évolutionniste, était prêt, en certains cas, à prendre en considération non seulement les phénomènes biologiques, mais les phénomènes ethno-culturels. Ainsi traite-t-il tantôt de l'anatomie humaine dans ses rapports avec la psychologie, de diverses catégories humaines, de l'hérédité psychologique, de la fonction psycho-motrice, de la physiologie du sentiment, voire de l'atavisme du crime, de l'Anthropologie des sexes dans la société et des rapports entre la psychologie et la conduite des peuples.

     P.G. Mahoudeau poursuit l'enseignement de M. Duval et de G. Hervé: l'Histoire générale de l'homme et des animaux; les ancêtres de l'Homme; l'ordre des Primates, les singes et l'homme, l'adaptation des Primates à la marche bipède; le transformisme et l'Hérédité, etc.

     Mais un nouveau type d'enseignement se développe: celui de la Géographie anthropologique. Franz Schrader représente cette nouvelle orientation dans l'Ecole avec des thèmes précis: l'Homme et la Terre, l'Europe, l'Asie, l'influence des formes terrestres sur le développement humain, Océanie et Afrique, l'Amérique, l'Humanité devant les grands phénomènes terrestres.

     Les rapports entre les maladies et les caractères de l'être humain sont traités par A. Bordier et L. Capitan; l'un après l'autre, ils exposent le rôle du milieu intérieur dans les phénomènes d'acclimatisation, l'action du milieu social sur l'homme et sur les animaux, les superstitions médicales, les maladies des différentes conditions sociales, l'hérédité, les maladies individuelles par troubles de la nutrition, par auto-intoxication ou auto-infection, etc.

     Les chaires correspondant aux questions ethnologiques montrent toute une série d'ambigüités où les méthodes et même les sujets sont souvent empruntés à d'autres disciplines. Ainsi, il y a un glissement dangereux de l'Anthropologie ethnologique vers l'Ethnologie proprement dite, la limite entre les deux n'étant pas bien définie. Sans doute l'anthropologue analyse t-il des phénomènes ethniques en fonction des faits biologiques dans lesquels ils s'incarnent, et la façon dont les populations ont constitué les rapports vécus entre les forces créatives de l'homme et le milieu géographique, mais l'anthropologie doit toujours savoir prendre du recul, intégrer et expliquer ce qui pourrait apparaître aux simples observateurs comme des faits isolés et des connaissances fragmentées.

     G. de Mortillet, et par la suite, L. Capitan étudient les questions paléontologiques jusqu'aux questions de l'origine de la Culture: en voici quelques thèmes: l'homme tertiaire et l'homme quaternaire; le protohistorique, survivance de l'âge de la pierre, âges du bronze et de fer; problèmes de la Paléontologie et l'Histoire; l'origine de l'Humanité, chronologie: l'Anthropopithèque; la Palethnologie; les bases des études préhistoriques, stratigraphie, pétrographie, paléontologie, industrie.

     D'autres secteurs parallèles plus spécialisés furent expliqués par A. de Mortillet avec une étendue presque égale: celui des techniques ethnographiques. Il étudie l'industrie des populations préhistoriques et des peuples modernes sauvages; la parure et le vêtement chez les peuples primitifs et modernes; peintures tatouages, mutilations; les cultes des Morts et la sépulture chez les peuples primitifs anciens et modernes; l'évolution de la hache de bronze; les monuments mégalithiques de la France; les petits silex à contours géométriques.

     Mais, sur ce fond de recherches préhistoriques, paléontologiques et ethno-culturelles se développent aussi de façon très confuse, des études ethnographiques et historiques. C'est là sans doute que le danger d'envisager des données séparées de leur contexte, et d'opérer des reconstructions intellectualistes, est le plus grand. Les cours de G. Hervé et d'A. Lefèvre nous en fournissent des exemples. Le premier consacre ses explications à l'étude des populations de l'âge du bronze et du premier âge du fer, sur la race troglodyte magdalénienne, les Basques et les Aquitains, etc; tandis que A. Lefèvre aborde tous les champs de l'Histoire et l'Ethnographie: origines du langage et la diversité originelle des dialectes, les souches linguistiques; les religions indo-européennes; les races et les dieux de la Grèce antique; les indo-européens du Nord; l'évolution historique; Moyen âge et temps modernes; le cri et la parole; les origines de la langue française; développement de la langue et de l'esprit français; etc.

     Enfin les travaux d'Anthropologie culturelle comme dans tous les pays latins restent toujours un peu liés aux études ethnologiques et sociales. La différence entre ethnie et société, entre les populations enchaînées par les liens génétiques et conditionnées par le milieu d'une part et les groupes humains établis sur des pactes d'intérêt et de coexistence d'autre part, est si faible qu'il est bien difficile de faire des analyses comparatives entre les facteurs bio-ethniques et les facteurs socio-culturels. Il ne s'agit plus seulement d'un simple rapport où l'aspect ethnique et l'aspect social, considérés chacun à part, fournissent de temps en temps des observations mutuelles. En fait dans l'étude des faits culturels du point de vue anthropologique l'homme donne le sens unitaire de sa conduite créatrice (culture) de son milieu ethnique (ethnie) et de ses fonctions biogénétiques (nature). Finalement, c'est la nature et la culture qui définissent la structure ethnique. Dans cette période une seule chaire professe proprement des questions culturelles; celle de Letourneau.

     Ses études de Sociologie comprennent les thèmes suivants: Evolution mythologique dans toutes les races humaines; la guerre, ses causes et ses effets dans les diverses races; l'évolution de l'esclavage; l'évolution et l'ethnographie du commerce; l'éducation; l'évolution mentale des races et des sociétés; la Chine comme type d'Empire primitif; la condition des femmes dans les diverses races et civilisations.
 

     Elèves


     Pendant cet intervalle les élèves les plus représentatifs sont ceux qui constitueront le cadre futur des professeurs de l'Ecole et d'autres établissements universitaires. Papillault, Anthony, Boncour et Marin reçoivent une formation anthropologique non seulement solide mais aussi féconde. Ils deviendront les maîtres du mouvement anthropologique de l'entre-deux-guerres. Eugène Dubois, le savant hollandais, qui découvrit le Pithecanthropus erectus à Java, présente dans le Laboratoire et dans l'Ecole d'Anthropologie de Paris, en 1895 ces pièces si précieuses.
 
Archives du Laboratoire d'Anthropologie de Paris à l'Institut de Paléontologie. Paris.

 R.E.A., 1897, 
p. 216.

   De même, les fondateurs de l'Anthropologie moderne de l'Espagne assistent aux cours de l'Ecole où ils réussirent une formation exceptionnelle: tels furent Luis Hoyos Sainz, Fréderico Olariz, Chil y Naranjo et Pacheco de Castro.

3.3.3 La Revue mensuelle de l'Ecole d'Anthropologie de Paris


     Dès 1872 Paul Broca avait publié la Revue d'Anthropologie, qui s'était développée avec un succès croissant jusqu'en 1889 où à cause de la polémique déjà mentionnée elle dut fusionner avec la revue des Matériaux et la Revue d'Ethnographie pour constituer la nouvelle Revue d'Anthropologie.

     Cette revue, à direction tripartite, n'eut pas tout le succès qu'on avait espéré, et bientôt, d'un commun accord, mais grâce surtout à l'intervention de E. Cartailhac, il fut décidé en 1896 qu'on mettrait à sa tête René Verneau et Marcellin Boule qui y restèrent jusqu'en 1931, auxquels succéderaient H.V. Vallois et R. Vaufrey pendant presque quarante ans.

     Aujourd'hui Lionel Balout et C. Chamla continuent le travail commencé il y a cent ans par Paul Broca.

     Une des premières propositions d' Ab. Hovelacque, promu Directeur de l'Ecole, fut de publier un organe périodique, révélant la vie et les travaux de celle-ci. "Nous ne devons point, disait-il, avoir la pensée de faire de ce bulletin une Revue d'Anthropologie -l'expérience ayant prouvé que les Revues de cette sorte ne pouvaient guère vivre encore qu'artificiellement- mais un Recueil mensuel en trois parties, consacrées aux leçons des professeurs, à la bibliographie et à des variétés, aurait sa raison d'être." (P. Salmon, 1896. Revue de l'Ecole d'Anthropologie. Paris, 1896; p.349.)

     Tout d'abord, la Revue de l'Ecole d'Anthropologie eut un caractère de "moniteur" de l'Ecole: c'était une revue pratique. Ainsi après s'être affirmée par son succès et son extension, l'Ecole d'Anthropologie, ayant reçu la consécration officielle qui assurait son existence civile et garantissait son avenir par sa reconnaissance d'utilité publique. Il lui manquait, pour compléter son oeuvre de vulgarisation, un organe attitré. Le titre de la Revue en disait assez la destination et le but.

     La composition des numéros fut alors arrêtée ainsi:

     1. une leçon d'un professeur formant un tout par elle-même et accompagnée de figures selon les circonstances;

     2. des analyses ou comptes-rendus de livres et de revues concernant l'Anthropologie, de façon à tenir le lecteur au courant des travaux des Sociétés d'Anthropologie françaises et étrangères, et des publications anthropologiques nouvelles;

     3. sous le titre de variétés, des documents utiles aux personnes s'intéressant aux sciences anthropologiques.

     C'est ainsi que fut fondée, en 1891, la Revue mensuelle de l'Ecole d'Anthropologie de Paris dont la pensée directrice ne peut être mieux caractérisée que par l'historique qui précède, montrant l'origine et le développement successif de l'Ecole dont cette publication était, et est aujourd'hui encore, l'organe. Ce qui la caractérise, c'est qu'elle est essentiellement l'oeuvre des professeurs de l'Ecole chacun y apportant ses leçons, en même temps que des informations bibliographiques sur l'Anthropologie.
 

3.3.4 La fin du siècle


     Le Musée P. Broca: Les études anthropologiques, les élèves de P. Broca; l'Exposition universelle de 1900.

     Au début, on confondait souvent l'Ecole d'Anthropologie avec la Société et le Laboratoire, et vice-versa. A partir de 1890, elles s'individualisent se prêtant un mutuel appui, se pénétrant réciproquement, mais ayant pourtant chacune sa vie propre, son administration particulière et distincte.

     L'Ecole d'Anthropologie avait ainsi sa Revue et, plus encore, son Musée et sa bibliothèque adjoints à ceux de la Société et du Laboratoire d'Anthropologie. Ces trois institutions étaient logées et fonctionnaient dans le même local, l'ancien couvent des Cordeliers, 15 rue de l'Ecole de Médecine.

     L'inventaire des collections qui constituaient le Musée fondé par P. Broca fut terminé en 1891. Cet inventaire permettait de constater la présence de 15 à 18.000 objets appartenant en proportions inégales à chacun des trois établissements réunis. Cette collection avait été divisée par Fauvelle en trois parties distinctes relatives:

1. à l'Anatomie humaine; 

2. à l'Anatomie zoologique; 

3. à l'Ethnographie.

     La première était de beaucoup la plus importante. Elle appartenait en grande partie à la Société, car depuis plus de trente ans qu'elle existait, celle-ci avait reçu de toutes les parties du monde et de tous les points de France les dons les plus variés se rattachant aux diverses branches de l'Anthropologie. Le lot de l'Ecole était beaucoup plus modeste; il se composait surtout d'achats de pièces nécessaires aux démonstrations. Quant au Laboratoire, la plus grande partie de ce qu'il possédait en propre était constituée par le produit de ses travaux.

     Il restait encore en 1891 à disposer tout cet ensemble dans un ordre plus méthodique qui rendrait faciles l'accès et l'étude de chaque objet, et permettrait d'en assurer la conservation. Ce fut l'oeuvre de trois conservateurs choisis en 1890: A. de Mortillet pour la Société; Ch. Letourneau pour l'Ecole, et L. Manouvrier pour le Laboratoire.
 
 R.E.A., 1891, pp. 126-127, 153-155.
   En résumé, si l'on ajoute à toutes ces richesses un matériel de cours des plus complets qui comprenait plus de 1.000 dessins et cartes murales et un appareil à projections accompagné de 500 photographies sur verre, et enfin une Bibliothèque d'environ 6.000 ouvrages ayant trait à l'Anthropologie, on reconnaîtra maintenant qu'il serait à cette époque là difficile de trouver un enseignement plus complet que celui que l'Ecole d'Anthropologie de Paris offrait à ses auditeurs.

     Pourtant jusqu'en 1891 les livres, les collections, le matériel de cours, tout ce que l'Institut Broca possédait, se trouvait épars et mêlé, dans des locaux communs. Depuis longtemps on reconnaissait l'urgence d'un inventaire pour attribuer à chaque établissement ce qui était à lui. Ayant achevé et approuvé cet inventaire en 1891, l'Ecole pouvait enfin prendre possession de ce qui lui revenait; l'emplacement nécessaire pour réunir et classer sa Bibliothèque et son Musée lui fut alors accordé à côté de la salle des cours. Le crédit spécial pour l'appropriation de ce nouveau local fut voté par le Conseil municipal, à la demande d'Henri Thulié et d'A. Hovelacque. Les travaux, sous la direction de l'architecte de la Ville, se terminèrent rapidement; mais déjà la place manquait. Abel Hovelacque, directeur de l'Ecole, rendant compte dans un rapport annuel de cette installation, prévoyait le temps où il faudrait plus d'espace encore.
 
R.E.A., 1896, pp. 348, 350, 352.
   Le Musée de l'Ecole d'Anthropologie, d'après le descriptif de 1898 avait plus de 3.200 articles comprenant un nombre de pièces beaucoup plus considérables; il était destiné à l'enseignement des cours et aux recherches du Laboratoire. On y trouvait encore une collection de 1.200 tableaux, dessins et planches murales. La Bibliothèque comprenait aussi plus de 800 livres ou ouvrages et plus de 1.900 brochures ou tirages à part; l'usage était facilité par trois catalogues, le premier par ordre alphabétique, le deuxième par ordre de matières et le troisième par ordre géographique.

     
Les élèves de P. Broca

R.E.A., 1891, 
p. 383.
   L'étude des questions sociales, et particulièrement des rapports entre l'Anthropologie et la Société, avait fait dans le dernier tiers du XIXe siècle des progrès décisifs; des problèmes fondamentaux avaient étaient posés, d'où l'intérêt pour la création d'un établissement d'enseignement appliqué à la vie politique. Les élèves de P. Broca participent activement à ce mouvement, avec leur participation personnelle aux conférences. Ainsi G. de Mortillet en 1890 collabore avec H. Galiment à la fondation de l'Institut d'Ethnographie comparée, et Julien Vinson fait un cours à l'Ecole de Sociologie, créée en 1886 pour l'application de la méthode expérimentale aux sciences sociales, la formation des éducateurs et la synthèse des sciences.
R.L.A., 1900, 
p. 116.
   A l'étranger, Hordlick publia dans l'American Naturalist en août 1899 un article sur les besoins de la création d'un Anthropological Institute analogue à la Société française fondée par P. Broca et à l'Institut Anthropologique d'Angleterre; l'exemple français, dit-il, étant le meilleur.
R.L.A., 1891, 
p. 501.
   Au Muséum d'Histoire naturelle, A. de Quatrefages, assisté de E.T. Hamy, l'élève préféré de Paul Broca, professait des cours d'Anthropologie qui étaient en France les seuls rattachés en quelque sorte à l'enseignement officiel. Cependant la science de l'Homme restait absolument absente des programmes de l'Université. Le cours libre que le Ministère de l'Instruction publique et le Conseil général des Facultés avaient autorisé E. Cartailhac à faire, à titre gratuit bien entendu, à la Faculté des Sciences de Toulouse, ne put être continué en 1891.

     Un autre élève illustre de P. Broca, Marcellin Boule, agrégé de l'Université de Paris en 1894 et nommé assistant de la chaire de Paléontologie au Muséum en remplacement de Fischer, soutenait une polémique scientifique avec G. de Mortillet sur la place de l'Homme dans le cadre géologique. G. de Mortillet voulut dater l'ancienneté de l'Homme et hasarda le chiffre de 250.000 ans, qui parut fabuleux. Mais en 1894, le médecin militaire hollandais Dubois trouva dans l'île de Java des débris humains qu'il dénomma Pithecanthropus erectus. G. de Mortillet et Abel Hovelacque, avec l'Ecole entière, fêtèrent la découverte, car elle confirmait désormais les hypothèses sur lesquelles reposaient les cours de l'Ecole.
 
R.E.A., 1905, 
pp. 387-388.

R.E.A.,1968, 
p. 58.

R.L.A., 1892, 
p. 592.

   Cependant les relations amicales entre l'équipe du Muséum et celle de l'Ecole augmentèrent progressivement surtout à partir des Congrès des Américanistes, fondés par E.T. Hamy et le XIIème Congrès International d'Anthropologie et d'Archéologie préhistorique de 1900 à Paris où Capitan, Boule, Verneau, Deniker parmi d'autres, prirent part au bureau, sous la présidence d'Alexandre Bertrand.

 

     L'exposition universelle de 1900


     A la fin de cette période, l'Ecole d'Anthropologie se préparait à participer à l'Exposition universelle de 1900, avec la Société et le Laboratoire, représentés respectivement d'une part par Ch. Letourneau et Ph. Salmon, et par J.V. Laborde et Manouvrier. Les délégués de l'Ecole, Abel Hovelacque et G. de Mortillet avaient obtenu du conseiller d'Etat, Picard, Commissaire général, un emplacement réservé à l'Anthropologie. Ces démonstrations publiques étaient en effet prévues par les statuts de l'Ecole d'Anthropologie qui avait déjà participé aux deux dernières Expositions Universelles de Paris en 1878 et 1889.

     Ainsi, à l'Exposition de 1878, des éléments d'étude extrêmement abondants, arrivés de multiples et diverses provenances, prirent place dans un pavillon spécial dû à la générosité de la Ville de Paris; d'innombrables objets concernant l'homme et l'industrie des temps les plus reculés y faisaient revivre les âges de la pierre, du bronze et du feu. L'analyse de ces matériaux considérables conduisit, pendant les dix années suivantes, à des résultats surprenants, parmi lesquels on peut mentionner la découverte de la grotte d'Altamira (Santander). En effet, Marcellin Saez de Santuola avait assisté à l'Exposition Universelle de Paris, et attiré par la démonstration anthropologique de l'Ecole de Paul Broca, se décida à faire des explorations préhistoriques dans son pays. Il eut la chance d'y découvrir la plus belle grotte de la Préhistoire humaine.
 
 R.E.A., 1896, 
p. 353.
   Si la nouvelle science mène le public au respect et à l'admiration des efforts scientifiques, l'enseignement officiel de l'Université, restait en France attaché aux anciens préjugés. De plus, malheureusement, certains scientifiques parmi les français, les anglais et surtout les allemands annoncent des théories partisanes du Racisme, comme un prélude des prochaines catastrophes du XXe siècle. Paul Broca avait déjà rejeté les idées de Ledouble, son propre élève. L'Ecole d'Anthropologie de Paris devra maintenir une longue lutte pendant plusieurs années pour éviter les excès du nationalisme si dangereux du fait de son exaltation.

  

Chapitre 4


4.1 L'intervalle 1900-1910 


       Généralités ; l'Ecole, les changements de professeurs ; des conférenciers ; la Revue. 

     Généralités : 
 
Nicole P., 1901: Eloge de G. de Mortillet. Extrait: Bulletins et Mémoires de la Société d'Anthropologie de Paris, 1901. 

Manouvrier L., 1902: Charles Letourneau. Extrait: Bulletins et Mémoires de la Société d'Anthropologie de Paris, 1902. 

Manouvrier L., 1909: La Société d'Anthropologie de Paris depuis sa fondation, 1859-1909. Paris. 

 Mortillet, Gabriel et Adrien de, 1903 
Musée préhistorique. Scheeleider, 2e édition, Paris. 

Riviere E., 1905: Inauguration du monument de Gabriel de Mortillet. Extrait: Bulletins et Mémoires de la Société d'Anthropologie de Paris, 1905. 

Barre de Saint-Venant J., 1905 
Le Marquis de Nadaillac. Imp. Vilette, Vendôme. 

Anonyme, 1905 Inauguration du monument de G. de Mortillet. Extrait: L'Homme préhistorique. N°11, Paris, 1905. 

Houze E., 1909: Ernest T. Hamy, note bibliographique. Extrait: Bulletins de la Société d'Anthropologie de Bruxelles, t. 28,       1909.

   Les travaux biographiques deviennent à ce moment-là plus nombreux. Après E. Rivière et P. Nicole sur la personnalité de G. de Mortillet, ont doit citer celui de L. Manouvrier sur Charles Letourneau et de J. Barré de Saint-Venant sur le marquis de Nadaillac, le continuateur de l'oeuvre de E. Cartailhac et le plus dévoué pour la diffusion internationale du mouvement
anthropologique français.
Lefevre A., 1902 
Treize années d'enseignement. R.E.A., 1902, pp. 219-234, 265-282. 

Hervé G., 1909 
Les débuts de l'Ethnographie au XVIIIe siècle. R.E.A., 1909, pp. 381-401.

   Les soucis de l'enseignement de l'Anthropologie pendant cet intervalle apparaissent ici dans toute leur ampleur. André Lefèvre, professeur d'Anthropologie linguistique à l'Ecole, expose dans son discours d'ouverture, le 5 novembre 1901 le résumé de ses treize années d'enseignement comme témoignage d'un effort privé contrastant avec le vide universitaire.
Verneau R., 1902 
L'Enseignement de l'Anthropologie en France et à l'étranger. Paris.
   C'était là, l'un des problèmes majeurs opposant les cercles scientifiques privés aux cercles universitaires officiels. On peut évoquer à ce propos l'extrait sur l'enseignement de l'Anthropologie en France et à l'étranger de R. Vanneau (Paris, 1902).
Hamy E-T., 1901: Un chapitre oublié de l'Histoire de l'Anthropologie française. Paris, 1901. 

      Mémoires d'Anthropologie, tirées des archives du Muséum. Clichy, 1901. 

Hamy E.T., 1906: Matériaux pour servir à l'Histoire de l'Archéologie préhistorique. E. Leroux, Paris, extrait: Revue archéologique; Paris, pp. 239-259, 1906. 

Anonyme, 1908: A la mémoire de Ernest-Théodore Hamy. Corbeil, 1908.

   Les dernières études de E.T. Hamy, nées de sa vocation d'historien, nous permettent de mettre en évidence certains aspects fondamentaux des origines de l'Anthropologie, ainsi que nous pouvons voir dans son discours au Congrès d'Ajaccio,1901, sur la Société des Observateurs de l'Homme, fondée par Jauffret, et sur les matériaux pour servir à l'histoire de l'archéologie préhistorique, 1906.
Salmon Philippe, 1907 
L'Ecole d'Anthropologie de Paris. 
F. Alcan, pp. IX; 212, Paris. 
R.A., 1956, 
p. 169.
   L'année suivante, en 1907, paraît l'historique de l'Ecole d'Anthropologie de Paris, écrit par Philippe Salmon en 1896, édité par F. Alcan, sans modification, sauf une petite information complémentaire sur les années 1897-1906, due (parce que P. Salmon était mort) à G. Hervé, je crois.
Hervé G., 1909 
Les trois Glorieuses de 1859 et leur cinquantenaire. R.E.A., 1909, pp. 1-14. 

Le premier programme de l'Anthropologie, Revue Scientifique, Paris, 1909, pp. 520-528.

   G. Hervé, illustre professeur d'Ethnologie à l'Ecole et directeur de la Revue anthropologique, publiée par la même Ecole
d'Anthropologie de Paris, après A. Hovelacque, prend la place de E. Hamy comme historien de l'Anthropologie, en la
restreignant cependant au cercle de l'Ecole. Il écrit sur le premier programme de l'Anthropologie, sur les trois Glorieuses de
1859, Le livre de Darwin, La Société d'Anthropologie et la Société d'Ethnographie. Dans ses cours d'Ethnologie, il traite aussi des débuts de l'Ethnographie au XVIII siècle. La présence de Georges Hervé constitue à partir de ce moment un facteur décisif en ce qui concerne le maintien de la tradition de l'Ecole. Il avait été élève de P. Broca au Laboratoire, professeur adjoint de
Mathias Duval à la chaire d'Anthropologie zoologique, médecin spécialisé dans les études d'Anthropologie ethnologique, ce qui
faisait de lui un exemple de l'interprétation globale de l'homme, conforme à la pensée de P. Broca.
R.A., 1911, 
p. 234.
   En 1904, après le décès de J-V. Laborde, Arthur d'Echérac fut élu Président de l'Association pour l'Enseignement des
Sciences Anthropologiques, tandis que Henri Thulié restait à la tête de l'Ecole d'Anthropologie comme Directeur, de 1896 à
1914 (maintenant la tradition anthropologique créée par P. Broca). Charles Daveluy, de 1900 à 1911, remplace comme
sous-Directeur de l'Ecole P. Salmon, décédé.

     Les relations entre l'Ecole et la Société d'Anthropologie étaient assurées par la présence de Ch. Letourneau, et plus tard de L. Manouvrier. Mais peu à peu les deux institutions fondées par P. Broca devinrent de plus en plus indépendantes. Mais le Laboratoire était si fortement attaché à l'Ecole d'Anthropologie qu'à la mort de J-V. Laborde, le Conseil de l'Ecole insista
auprès du Ministère de l'Instruction publique sur la nécessité de nommer un professeur de l'Ecole à sa Direction. Ainsi donc, L. Manouvrier fut nommé Directeur du Laboratoire d'Anthropologie en 1905. C'est avec cet homme de vrai génie que le mouvement scientifique inspiré par P. Broca prit un essor définitif. 
 
R.A., 1934, 
pp. 93-95.
   A la mort de Ch. Letourneau en 1901, la chaire de Sociologie (Histoire des civilisations) reste vacante jusqu'en 1904, date
à laquelle Papillault est nommé titulaire. Chargé de la chaire d'Anatomie de 1900 à 1904, élève de L. Manouvrier, il avait fait
jadis des études anatomiques, mais G. Papillault était plutôt un psychologue qu'un sociologue. Ainsi, fidèle à sa méthode
psycho-sociologique, il cherchait l'explication des faits culturels dans leurs rapports avec les structures biologiques de l'homme,
sans cependant les en faire dépendre exclusivement, mais au contraire en empruntant des éléments d'ensemble à l'Ethnologie.

     En 1904, l'Ecole d'Anthropologie créa pour S. Zaborowski la chaire d'Ethnographie à laquelle l'avaient préparé ses nombreux travaux comme chargé de cours, sous le même titre, dès 1893. Il fut élu Président de la Société d'Anthropologie en 1907, et peu après devient archiviste-bibliothécaire de l'Ecole. Dès 1881, il avait été collaborateur de P. Broca à la Revue d'Anthropologie. Né à la Crèche (Deux-Sèvres) en 1851, d'origine polonaise, c'était un homme de grand talent et d'une large et profonde culture. 

     A la mort de J-V. Laborde, en 1902, et aussi de Mathias Duval, en 1907, les chaires d'Anthropologie biologique et celle d'Anthropogénie et Embryologie comparée furent supprimées, mais des cours complémentaires furent faits à leur place par E. Rabaud et R. Verneau sous les titres d'Anthropologie anatomique et Paléontologie humaine. 
 
R.E.A., 1890, 
p. 3. 

R.A., 1938, 
pp. 86-87.

   La collaboration de René Verneau, élève et successeur de E.T. Hamy à la chaire d'Anthropologie du Muséum, marque le point culminant des relations scientifiques entre l'Ecole d'Anthropologie, le Muséum d'Histoire naturelle et le Musée d'Ethnographie du Trocadéro. C'était le témoignage d'une continuité culturelle dont l'esprit de Paul Broca avait été à l'origine.
 R. Verneau fut nommé professeur de la chaire d'Anthropologie du Muséum, en 1909, il était depuis 1907 Conservateur du
Musée du Trocadéro. Ces rapports entre les savants qui étudiaient l'homme sous son aspect biologique et sous son aspect
ethnologique constituaient un point de départ essentiel pour l'avenir des sciences anthropologiques, surtout alors que les questions sociologiques commençaient à être traitées comme des faits autonomes et parfois rattachées aux théories culturelles.

     Une série de conférences complétaient les cours, effectuées en dérogation spéciale à l'article 14 du règlement intérieur limitant le nombre des professeurs. Ainsi, on peut rappeler les noms de Gustave Loisel, E. Rabaud, R. Anthony, A. Marie, H. Piéron, A. Siffre, R. Verneau, Deruel-Chambardel, J. Huguet, Paul Fouconnet, René Dussaud

     Georges Hervé réalisa une tâche essentielle dans la Revue de l'Ecole, en donnant une valeur nouvelle aux travaux originaux. A côté des cours, il ajoute des recherches personnelles fort intéressantes sur les questions anthropologiques. Ainsi la Revue de l'Ecole réduit le rôle de l'Ecole, et s'ouvre aux exigences d'un monde nouveau.
 

4.2 Chaires et Professeurs: 1900 - 1910 


     Cours, programmes et élèves
 

R.E.A., 1900, p. 142. 
R.E.A., 1901, p. 336. 
R.E.A., 1902, p. 353. 
R.E.A., 1903, p. 367. 
R.E.A., 1904, p. 333.

R.E.A., 1905, p. 342. 
R.E.A., 1906, p. 375. 
R.E.A., 1907, p. 366. 
R.E.A., 1909, p. 343.

     Cours

       Anthropogénie et Embryologie Comparée

          Mathias Duval, 1900-1907 

          E. Rabaud, 1900-1910 

       Anthropologie Zoologique

          P.G. Mahoudeau, 1900-1910 

       Anthropologie Biologique

          J.V. Laborde, 1900-1903 

       Anthropologie Physiologique

          L. Manouvrier, 1900-1910 

       Anthropologie Anatomique

          G. Papillault, 1903-1904 

          E. Rabaud, 1905-1907 

       Paléontologie Humaine

          R. Verneau, 1905-1908 

       Géographie Anthropologique

          Franz Schrader, 1900-1910 

       Anthropologie Préhistorique 

          L. Capitan, 1900-1910 

       Technologie Ethnographique

          Adr. de Mortillet, 1900-1910 

       Ethnographie Générale 

          G. Huguet, 1905-1910 

       Ethnographie 

          S. Zaborowski, 1902-1910 

       Ethnologie

          G. Hervé, 1900-1910 

       Protohistoire Orientale

          R. Dussaud, 1907-1910 

       Ethnographie et Linguistique

          A. Lefèvre, 1900-1905 

       Sociologie

          Ch. Letourneau, 1900-1902 

          G. Papillault, 1904-1910 

     Dans le secteur des questions biologiques de l'Anthropologie, c'est L. Manouvrier qui maintiendra les liens de la physiologie humaine avec les autres phénomènes ethno-culturels de l'homme. C'était là la base de toute l'école anthropologique de P. Broca. Ses études sur la Biologie et la Sociologie, l'anthropologie des sexes, prouvent la portée de son
programme: Physiologie psychologique, Phénologie ancienne et actuelle, etc. 

     C'est aussi dans cette direction que P.G. Mahoudeau traite des questions de l'origine de l'homme, de la généalogie des hominiens, des mammifères, des Primates, des caractères anthropoïdes, des races hominiennes fossiles et archaïques. 

     E. Rabaud, suppléant souvent Mathias Duval et ensuite chargé de cours, explique les phénomènes généraux qui caractérisent le développement en Embryologie, tant au point de vue statique qu'au point de vue dynamique; de même il traite plus tard, dans la chaire d'Anthropologie anatomique, des théories relatives à la criminalité reposant sur des bases anatomiques. 

     Un exemple du rapport intime des phénomènes biologiques et ethnoculturels est offert par G. Papillault, qui renonce à sa chaire d'Anthropologie anatomique pour celle de sociologie. Ainsi, à la suite de ses études sur les variations anatomiques dues au milieu social, et sur les variétés ethniques du cerveau et du crâne, il envisage les associations chez les peuples primitifs, la condition sociale de la femme et l'anthropologie des criminels. 

     C'est L. Capitan qui, nommé professeur au Collège de France en 1908, dirige vraiment les travaux de l'Ecole d'Anthropologie au point de vue ethnologique. Successeur de G. de Mortillet, il représente la méthode scientifique reliant étroitement les faits ethnologiques aux structures biologiques et aux créations culturelles. On peut remarquer que dans le cadre
de l'Ecole d'Anthropologie, les études ethnologiques figurent désormais en nombre de plus en plus grand, mais révèlent une certaine confusion dans leur démarche. Avec A. de Mortillet, G. Hervé et S. Zaborowski, L. Capitan définit le but de l'Ecole dans un cadre de collaboration parfaite entre les recherches biologiques et les études ethnologiques. 

     Si L. Capitan étudie surtout les bases de la Préhistoire, Franz Schrader centre ses cours sur les facteurs géographiques de la Préhistoire et de l'Histoire, sur les lois terrestres et les coutumes humaines, l'action du milieu planétaire, l'évolution de la pensée cosmologique, les conditions géographiques des divers groupes humains, etc. 

     Mais c'est chez Hervé, Zaborowski et Adrien de Mortillet que le mélange des questions anthropologiques devient surprenant: le premier aborde les thèmes de l'Ethnologie de l'Europe, les problèmes des Nègres aux Etats-Unis, l'Histoire de l'Ethnologie, etc.; le deuxième expose les origines des Ariens de l'Europe, le pourtour de la Méditerranée, les Euroafricains, l'origine des nations, langues et moeurs, etc.; enfin, Adrien de Mortillet développe ses programmes sur les monuments mégalithiques, l'industrie des sauvages modernes comparée à l'industrie tertiaire et quaternaire, l'évolution de l'outillage dans le temps et dans l'espace, les armes, leur classification et leur évolution, les parures et les bijoux. 

     Les élèves les plus illustres de cet intervalle sont P. Rivet, le fondateur du Musée de l'Homme, R. Anthony, le successeur de L. Manouvrier à la tête des études biologiques de l'homme, et Dubreuil-Chabardel, A. Siffre, R. Dussaud, et en particulier Eugène Pittard, le célèbre futur professeur d'Anthropologie à l'Université de Genève
 
 

4.3 La tradition anthropologique à côté de l'Ecole 

 
R.L.A., 1901, 
p. 238. 

R.L.A., 1902, pp. 548-549.

   Le 9 juin 1902, en prenant possession du fauteuil de la Présidence de la Société d'Anthropologie de Paris, René Verneau
établit un parallèle entre les enseignements de l'Anthropologie en France et dans les autres pays d'Europe. Il arriva à la
conclusion qu'au point de vue de l'enseignement universitaire de l'Anthropologie, la France était des plus mal partagées. Pour
le prouver, il affirmait qu'elle ne possédait pas une seule chaire consacrée à la Science de l'Homme dans ses Universités, étant
entendu qu'aux termes de la loi du 10 juillet 1896 les Universités ne comprenaient que les Facultés de Lettres, les Facultés des
Sciences, la Faculté de Droit, la Faculté de Médecine et l'Ecole Supérieure de Pharmacie.

     On en est singulièrement surpris, quand on se souvient que le pays de Buffon, de Lamarck, de Broca, de Quatrefages, de Mortillet, de Hamy, de Boule fut pionnier des sciences anthropologiques et qu'il avait formé jusqu'à cette époque la majeure partie de tous ceux qui l'enseignaient en Europe. Cependant, quelques essais timides de cours libres dans certaines Universités étaient tentés par des anthropologues n'appartenant pas au monde des Facultés. Certes, dans le monde universitaire, l'Anthropologie n'était pas entièrement ignorée. Elle s'était glissée un peu subrepticement, il est vrai, dans les programmes de
l'Enseignement secondaire; il avait fallu, pour la faire accepter, avoir recours à des artifices, par exemple l'introduire dans les cours d'Histoire et de Géographie. La désigner par son nom eût été une véritable révolution, et l'Université n'était pas à ce moment-là révolutionnaire. 

     Il y avait certes des cours officiels au Muséum et à l'Ecole du Louvre. Salomon Reinach occupait la chaire d'Archéologie nationale de l'Ecole du Louvre et A. de Quatrefages, auquel devait succéder E.T. Hamy, celle d'Anthropologie au Muséum d'Histoire naturelle. A six reprises E. Hamy avait suppléé A. de Quatrefages. il devenait titulaire en 1892 et ne devait se faire remplacer officiellement que deux fois par son assistant R. Verneau en 1904 et en 1908. Il mourait le 18 novembre 1909, et R. Verneau lui succédait en titre, sa nomination étant annoncée officiellement le 30 avril 1909 par le Ministre de l'instruction publique. Quant à la modeste chaire, officielle également, qui existait à l'Ecole coloniale, elle fut suprimée en 1903. 
 
R.A., 1922, 
p. 120. 

R.L.A., 1904, 
p. 438. 

R.L.A., 1922, 
p. 583.

   Par ailleurs, l'Ecole pratique des Hautes-Etudes comprenait une section des sciences religieuses. Enfin, à la Sorbonne, deux maîtres de conférences, Hubert et Mauss, professaient l'un un cours d'Histoire des Religions primitives de l'Europe, l'autre un cours d'Histoire des Religions des peuples non civilisés. Hubert avait introduit dans son enseignement un exposé des questions archéologiques. Marcel Mauss eut la bonne idée de ne pas se borner à des sujets purement religieux, en faisant entrer l'Ethnographie dans son programme.

     Du côté de l'enseignement libre, il avait existé une chaire municipale d'Anthropologie à l'Hôtel-de-Ville de Paris; mais le Conseil la supprima en 1904, en même temps que les autres cours d'Enseignement populaire supérieur. Une institution demeurerait néanmoins, et celle-là était due entièrement à l'initiative privée: c'était l'Ecole d'Anthropologie de Paris
 
R.L.A., 1904, pp. 113, 252-253. 

BOULE M., 1909:Titres et travaux scientifiques de... Masson, Paris.

   Le professeur Waldeyer faisait remarquer en 1902 que, grâce à elle, la France occupait le premier rang, à l'exception peut-être des Etats-Unis, dans l'enseignement des siences anthropologiques (Mitteilungen der Anthropologischen Gesellschaft in Wien. 1902n T. XXX, pp. 5-7).

    En 1906, le cours libre d'E. Cartailhac à la Faculté des Sciences de Toulouse était enfin transformé en un cours officiel. Mais enthousiasmé par les grands progrès accomplis en quelques années dans le domaine de la Paléontologie humaine, il veut les répandre dans le public et lui faire partager son bonheur. Il entreprend une campagne de cours et de conférences à Bordeaux, à Montpellier, à Madrid, à Barcelone, à Oxford, etc., et partout il a le plus grand succès. 
 
   

4.4  : 1910 - 1919 

       Généralités ; l'Association et l'Ecole (Présidents, Directeurs, sous-Directeurs) ; le transfert de matériaux ; la modification des Statuts ; le mouvement de personnel enseignant ; la Revue. 

     Généralités :

     On a le plus souvent affaire à des situations où les conséquences de chaque changement culturel ne peuvent être aisément démêlées, et où les réactions de la société intéressée sont complexes. C'est le cas de cette période qui vit la Première Guerre Mondiale de l'histoire de l'espèce humaine. Ce bouleversement radical a montré comment un ordre international s'avérait incapable d'élaborer une stratégie lui permettant d'intégrer l'économie moderne sans renoncer à quelques formes essentielles de la vie traditionnelle. 

     En particulier, des formes nouvelles de rapports culturels et groupements scientifiques se développent par tâtonnements, par essais successifs, qui ne sont pas toujours immédiatement efficaces, mais dont l'influence sera la base des progrès ultérieurs. L'Anthropologie apparaît ainsi comme un lieu exemplaire d'observation. 
 
Anonyme, 1911: 

  Institut Français d'Anthropologie, Statuts. S/1, Paris.

   A la "crise" de l'Ecole d'Anthropologie, due à la tension plus ou moins cachée entre les antropologues "physiciens" et les anthropologues "culturalistes", succède une attitude plus libérale qui apparaît à travers un nouveau mouvement anthropologique créé au Muséum du Trocadéro, suivant la tradition de A. de Quatrefages, E.T. Hamy et P. Topinard. Les Statuts de l'Institut Français d'Anthropologie indiquent combien la recherche qui était consacrée à l'Anthropologie devait être soucieuse de totalité, non seulement dans l'ordre des faits humains mais aussi au point de vue idéologique; c'est-à-dire qu'il y a un rejet de toute prise de position philosophique qui, a priori, ne permette pas le doute ou la critique. Parmi ses fondateurs nous pouvons nommer Salomon Reinach,
Marcellin Boule, L. Lapicque, H. Hubert, Paul Rivet, E. Durkheim, A. Grandidier, Maillet, R. Verneau, Lévy-Bruhl, etc.
R.A, 1914, p.455. 

WEISGERBER H., 1914 : 
L'Ecole d'Anthropologie. 
R.A., pp.V-VIII, 1914. 

HERVE G., 1914 : 
Le premier cours d'Anthropologie. 
R.A., 1914, pp.225-260 

YVES-GUYOT, 1915 : 
Ecole d'Anthropologie. 
R.A., 1915, p.455.

   Malgré la guerre, l'Ecole poursuit ses cours grâce au courage de Yves Guyot, Georges Hervé et H. Weisgerber, qui publièrent divers travaux sur l'historique de l'Anthropologie et de l'Ecole, le premier cours d'Anthropologie de Jauffret, les discours commémoratifs des cours, etc.
PRATELLE A., 1918 : 
Clémence Royer. R.A., 1918, pp.236-274.

REINACH T., 191: 
Notice sur la vie et les travaux de E;T. Hamy. A. Picard, Paris. 

VERNEAU R., 1919 
Le Musée d'Ethnographie du Trocadéro. 
Masson et Cie., Paris.

Extrait: R.L.A., 1919. 

   Il y a une notice biographique très intéressante sur Clémence Royer, pionnière du darwinisme en France et première femme membre d'une Société savante française. Elle montre les positions idéologiques de la Culture française pendant la fin du XIX° siècle par rapport aux questions humaines, philosophiques ou scientifiques.

 Enfin, R. Verneau complète l'historique du Musée du Trocadéro commencé par E.T. Hamy, avec un remarquable sens de la continuité.

     En 1912, A. de Lanessan, ancien ministre de la Marine, devint Président de l'Association, à la suite de la nomination de A. d'Echerac comme président honoraire. Ses profondes convictions de la liberté scientifique le menaient à la recherche de toutes les possibilités de collaboration entre les peuples libres. Ainsi, à la veille de sa mort en septembre 1919, il adressa à Yves Guyot une lettre
dans laquelle il lui parlait de la fondation de l'Institut International d'Anthropologie, comme une garantie de plus pour la liberté scientifique. 
 
R.A., 1914, p.321. 

R.A., 1915, p.454.

   Les dures épreuves traversées par la France pendant les années de la guerre, 1914-18, et la suspension momentanée de la vie civile
obligèrent à interrompre la publication de la Revue. Mais, grâce à la ténacité de Yves-Guyot, en 1914 après quelque hésitation, le
Comité de l'Ecole d'Anthropologie décida de rouvrir ses cours comme dans une année normale, en se solidarisant avec les combattants de la patrie.
R.A., 1928, pp.214-215.
   Yves-Guyot était le dernier survivant des 24 savants qui, en 1875, avaient créé l'Ecole d'Anthropologie dans le but d'organiser et de
poursuivre, en toute indépendance d'esprit, la recherche de la vérité et les possibilités de perfectionnement de la vie humaine. En 1914,
après le départ à la retraite de Henri Thulié, Yves-Guyot voulut bien accepter de lui succéder à la direction de l'Ecole, qu'il conserva
jusqu'en 1920. Lui qui, sur sa proposition de député avait obtenu, en 1889, la reconnaissance d'utilité pubique de l'Ecole, sera l'un des
principaux parrains du futur institut international d'Anthropologie, destiné à créer des liens entre tous les anthropologues des pays
libres.
R.A., 1911, p.280. 

R.A., 1921, p.65.

   En 1911, Henri Weisberger, élève direct de Paul Broca, président de la Société d'Anthropologie, fut élu sous-Directeur à la presque unanimité des suffrages. Il y restera jusqu'en 1932, assurant une précieuse continuité dans la réalisation des cours. Un autre illustre élève de P.Broca, le prince Roland Bonaparte, fut élu Président de l'Association pour l'Enseignement des Sciences Anthropologiques en 1919, après la mort de J.J. de Lanessan. Ainsi, la présidence de l'Association et la direction de l'Ecole d'Anthropologie étaient toujours accordées à des personnalités illustres permettant d'offrir les plus grands espoirs de liberté et de protection à la démarche de l'Ecole.

     A cause de la guerre s'était posée la question de la préservation des collections et du matériel du Laboratoire et de l'Ecole d'Anthropologie, exposés (à l'étage supérieur du Couvent des Cordeliers) à être complètement détruits par un seul obus tombant sur les toits. Tout ce que les Directeurs parvinrent à obtenir fut de transporter les objets les plus précieux dans une cave de la Faculté de
Médecine, abri d'ailleurs très insuffisant.
 
Archives du Laboratoire d'Anthropologie.
   Les Statuts de l'Association pour l'Enseignement des Sciences Anthropologiques (Ecole d'Anthropologie de Paris) furent modifiés
par Décret du 29 février 1916, en fixant son but, son administration et son fonctionnement en 22 articles. Le rapport annuel et les comptes devraient être adressés chaque année au Préfet, au Ministère de l'intérieur et au Ministre de l'Instruction Publique.

     Le cadre des chaires de 1911 à 1920 est évidemment plus simple. Il y a une stabilisation, non seulement dans les titres des chaires, mais aussi dans les fonctions des professeurs titulaires. L'heure était venue d'établir dans les limites précises de l'Anthropologie, un ensemble de cours cohérents. 
 
R.A., 1911, p.48. 

 R.A., 1941, pp.128-129, 131.

   A côté du maître, L.Manouvrier, et de P.S. Mahoudeau, R.Anthony commença une longue carrière de professorat à l'Ecole d'Anthropologie. Né à Chateaulin (Finistère) le 12 octobre 1874, il eut tout d'abord une formation médicale. Elève de l'Ecole de
Médecine militaire de Lyon, il abandonna bientôt la carrière médicale militaire pour se consacrer uniquement à la recherche pure. En 1898 il rencontra L.Manouvrier pour la première fois; préparant une thèse de Doctorat en Médecine sur un sujet d'Anatomie comparée, il lui avait été adressé par son maître, Testut. Manouvrier passait alors pour être, et était en effet, le plus grand anatomiste français. Il débuta à l'Ecole d'Anthropologie en 1911, dans la chaire d'Anatomie comparée, après avoir été nommé assistant de la chaire d'Anatomie comparée au Muséum en 1903. Il en deviendra plus tard successivement, sous-Directeur, en 1910, puis professeur titulaire en 1921, comme successeur d'Edmond Perrier. Ainsi, l'école scientifique de Paul Broca renouvelait-elle les liens profonds d'une collabration tout à fait indispensable, entre l'Ecole d'Anthropologie, le Muséum d'Histoire naturelle, et le Musée du Trocadéro.

     Quant aux chaires d'Anthropologie culturelle, il est heureux de constater que la vieille chaire d'Anthropologie linguistique est rétablie (1911) en faveur de Julien Vinson, continuateur de l'oeuvre de Chavée, de Hovelacque et de Gérard de Rialle

     Des cours complémentaires ont lieu à l'Ecole d'Anthropologie, dont font partie Debreuil-Chambardel, Fraudet, Kollman, G.Paul-Boncour, Courty, Siffre et Daniel Bellet. La tradition se perpétue de choisir parmi les chargés de cours complémentaires, les futurs professeurs titulaires. Ainsi, le cadre de l'enseignement de l'Anthropologie s'enrichit de nouvelles connaissances et de points de vue différents, sans perdre son unité essentielle. 
 
R.A., 1920, p.257. 
   La Revue mensuelle de l'Ecole d'Anthropologie changea alors (1910) son titre pour celui de Revue anthropologique. Le directeur,
Georges Hervé voulut ainsi signifier le sens ouvert de l'Ecole et le besoin d'une collaboration plus étroite avec tous les anthropologues
acquis aux idées nouvelles. Par la suite, les graves difficultés matérielles auxquelles se heurteraient les établissements et les revues
scientifiques françaises, du fait de la guerre 1914-1918, allaient frapper dans son existence la Revue anthropologique de l'Ecole.
Celle-ci dut alors à la belgique, et plus particulièrement à Ch. Fraipont, de ne pas disparaître après une vie de trente ans. Elle sera
désormais, sous la double direction de Georges Hervé et Charles Fraipont, l'organe commun des Ecoles d'Anthropologie de Paris et
de Liège.

 

4.5 : Chaires et professeurs de l'ECOLE D'ANTHROPOLOGIE 
 
 

     1910-1919 

     Cours, programmes, élèves.
 
R.A., 1911, p. 408. 

R.A., 1912, p. 407. 

R.A., 1913, p. 346. 

R.A., 1914, p. 418. 

R.A., 1915, p. 378.

R.A., 1916, p. 408. 

R.A., 1917, p. 414. 

R.A., 1918, p. 298. 

R.A., 1919,pp. 280-281.

     Cours :

       Anthropologie zoologique

         P.G. Mahoudeau, 1910-1919 

       Anthropologie anatomique

         R. Anthony, 1910-1919 

       Anthropologie physiologique

         L. Manouvrier, 1910-1919 

       Géographie anthropologique

         Franz Schrader, 1910-1919 

       Anthropologie préhistorique

         L. Capitan, 1910-1919 

       Ethnographie

         S. Zaborowski, 1910-1919 

       Ethnographie comparée

         Adrien de Mortillet, 1910-1919 

       Ethnologie

         Georges Hervé, 1910-1919 

       Linguistique

         Julien Vinson, 1910-1919 

       Sociologie

         G. Papillaut, 1910-1919 

       Programmes 

     Si l'on veut caractériser l'originalité de l'Ecole d'Anthropologie de Paris en ce qui concerne les études biologiques de l'homme, il faut retenir: une conception très concrète de l'unité de l'espèce humaine, de la variété des ethnies et des populations; le souci constant de définir les réalités ethno-culturelles comme des ensembles profondément intégrés, et d'étudier de façon complète les relations entre tous les éléments qui composent chacun de ces ensembles au point de vue biologique; les convictions enfin qu'on peut tenter de dégager des lois de l'évolution biogénétique des espèces supérieures dont la dernière étape est représentée par l'homme. 

     Ces points essentiels ne sont nulle part exprimés avec plus de force que dans les programmes de L. Manouvrier, de R. Anthony et de P.G. Mahoudeau. On ne peut ici citer que quelques thèmes significatifs. 

     Pour L. Manouvrier, c'est la Physiologie anthropologique qui établit le mieux les bases de la recherche anthropologique. C'est la comparaison de l'intelligence humaine suivant les sexes et les races, la connaissance de la Psychologie ethnique, voire même de la Physiologie de la marche, qui détermine les points de repère pour une explication globale de l'homme. 

     P.G. Mahoudeau et R. Anthony soulignent les rapports entre l'anatomie et l'analyse de l'échelle zoologique; le premier étudie les hypothèses sur l'origine de l'homme, les caractères anthropoïdes des races humaines fossiles, les phases primitives de l'Ere humaine, les influences ethnogéniques des milieux en Gaule et en Germanie, l'adaptation aux milieux, le Transformisme, etc.; le deuxième, R. Anthony, explique la morphologie du cerveau chez les Singes et chez l'Homme, le type de Neanderthal, les caractères d'adaptation des muscles et des os, le déterminisme morphologique en Biologie. 

     La double signification d'Ethnologie et d'Ethnographie n'empêche pas un partage équilibré des questions communes. La culture étonnante de S. Zaborowski, l'habileté prudente de G. Hervé et l'exactitude méthodique de Franz schrader aboutirent à une attitude de tolérance. A. de Mortillet revint au titre antérieur de sa chaire, "Technologie ethnographique", en gardant les mêmes programmes. 

     Le programme de S. Zaborowski comprend: les peuples des colonies françaises, l'Afrique noire, l'Indochine, le Maroc, l'Afrique centrale, le Caucase, l'Asie mineure. 

     Celui de G. Hervé, l'étude des croisements et de l'hérédité mendélienne, les Prussiens, Histoire de l'Ethnologie et l'Ethnographie en France, tandis que Franz Schrader continue ses leçons sur les relations géographiques à travers la Préhistoire et l'Histoire, sur les grandes découvertes, sur les causes géographiques de rapprochement ou de différentiation des groupes humains, l'évolution de
l'Ancien Continent, sur les relations normales ou anormales de la civilisation moderne avec les lois naturelles. 

     Les cours de L. Capitan et d'Adrien de Mortillet se complètent mutuellement; ceux de L. Capitan étudient l'industrie et l'art préhistoriques, les Epoques solutréennes, magdalénienne et néolithique, les arts graphiques et l'architecture chez les Préhistoriques et les Protohistoriques, les monuments mégalithiques; tandis que Adrien de Mortillet compare la parure chez les peuples primitifs anciens
ou modernes, la peinture corporelle, le tatouage, les mutilations ethniques, et examine de la même façon l'origine et l'évolution du vêtement, l'habitation et le mobilier, les armes et les sépultures. 

     Les faits socio-culturels donnent à cet ensemble de sujets toute la signification des tendances de l'Ecole d'Anthropologie de Paris, qui ne saurait réduire l'Anthropologie à une Anthropologie physique ou purement biologique avec quelques références ethnologiques.

     G. Papillault place la Sociologie parmi les phénomènes psychologiques, tant qu'ils relèvent de la conscience humaine et qu'ils déterminent la conduite sociale des peuples. Ses thèmes sont: crime et prostitution, le rôle social des dégénérés, la "Kultur" allemande devant la Bio-sociologie, l'individualisme allemand, le principe des nationalités, valeurs et sophismes psycho-sociaux, les crises sociales,
l'individualisme et l'individuation devant la Psycho-sociologie. 

      Enfin, Julien Vinson nous offre un programme très complet de Linguistique: la Linguistique et ses méthodes; la vie des langues; les langues inférieures et supérieures; Histoire de la Linguistique; les langues et les Religions; les langues agglutinantes; les langues et les races; les langues et les littératures; le langage populaire; le Folklore; les langues des belligérants, etc. 

     Par ailleurs, la diversité des intérêts des élèves de l'Ecole permet d'élargir l'éventail des sujets de recherche qui seront développés pour leur propre compte. C'est ainsi que toute une équipe d'anthropologues de talent auront été formés par L. Manouvrier, puis par R. Anthony: Wauthier, Prouteaux, Chaillou, Mac-Auliffe, Paul Rivet, etc. 

4.6 :  Sous le signe de la guerre 

     L'Institut International Ethnographique; l'Institut Français d'Anthropologie; l'origine de l'Institut International d'Anthropologie. 

     L'Institut International Ethnographique
 
R.A., 1938, 
p. 330. 

R.A., 1956, 
p. 172.

   Dès la fin du XIX° siècle, l'Anthropologie officielle allemande avait constitué toute une série de théories racistes et militaristes contre lesquelles entrèrent en lutte, lors du grand Congrès International d'Ethnographie tenu à Paris pendant l'Exposition universelle de 1900, l'Ecole d'Anthropologie et la Société Ethnographique, les deux institutions fondées par deux génies français, Paul Broca et Claude Bernard. Regnault était le plus ardent opposant, et se passionnait volontiers pour les questions raciales, dont les conséquences apparaitraient bientôt en Europe. Le nouvel esprit raciste trouva en lui un adversaire toujours prêt. Membre de la Société d'Anthropologie, il avait été longtemps chargé du cours complémentaire d'Anatomie comparée à l'Ecole.
Revue d'Ethnographie et de sociologie, Paris, 1913, 
p. 24.
   Dans ce sens, un groupe d'anthropologues formé par Maurice Delafosse, Joseph Déniker, Arnold von Gennep, Jacques de Morgan, Gustave Regelsperger, et bien d'autres, dont G. d'Ault du Mesnil, Henri Breuil, Louis Capitan, Emile Nourry et Hugo Obermaier, tous du mouvement anthropologique de P. Broca, créa l'Institut Ethnographique International de Paris, le 27 décembre 1910. Une coopération internationale où les questions de races pourraient être discutées dans un esprit de paix et de liberté, devenait de plus en plus nécessaire, mais les nationalismes culturels ne permettaient pas de distinguer les intérêts relevant de relations purement scientifiques, de ceux relevant de rivalités politiques.
R.L.A., 1912, p. 113. 

B.S.A., 1942, p. 136.

   C'est alors que les disciples de E. Hamy et P. Topinard au Muséum d'Histoire Naturelle et au Musée du Trocadéro, tous collaborateurs de la Revue d'Anthropologie, ont l'idée de créer l'Institut Français d'Anthropologie, qui rapprocherait tous les savants français intéressés aux questions anthropologiques. Ainsi, en 1911, Salomon Reinach, Marcellin Boule, Louis Lapicque et René Verneau fondent la nouvelle institution avec la collaboration de E. Durkheim, Alfred Gradidier, A. Maillet, Paul Rivet, Henri Hubert et P. Topinard. L'influence de l'Institut Français d'Anthropologie a été décisive pour l'avenir scientifique de la France. Il suffit de rappeler que les maîtres de la Sociologie et de l'Anthropologie, aussi bien que de la Paléontologie, de l'Ethnologie et même de la Philosophie structuraliste ont été formés par la collaboration établie dans cet institut. Nous pouvons ajouter à une si longue liste de savants les noms de Marcel Mauss, H. Breuil, P. Teilhard de Chardin, Lévy-Bruhl, Obermaier, français par adoption scientifique, Delafosse, Rabaud, H. -V. Vallois, Leenhardt, Bloch, Maunier, Montandon, Lévy-Strauss, etc.

     Une partie de ces savants créèrent aussi en 1911, sous la protection du Prince de Monaco, l'Institut de Paléontologie Humaine, dont Marcellin Boule devint directeur avec la collaboration de Henri Breuil et R. Obermaier
 

     L'origine de l'Institut International d'Anthropologie.

 
R.L.A., 1911, pp.110-111. 

R.A., 1920, 
p. 257.

   L'Ecole Internationale d'Archéologie et d'Ethnologie américaine du Mexique était liée à l'Ecole d'Anthropologie de Paris dont Engerrand, son Président en 1912, était un des plus fidèles collaborateurs. Ainsi, les rapports internationaux de l'Anthropologie française attinrent leur apogée à l'occasion du Congrès d'Anthropologie et d'Archéologie préhistoriques de Genève en 1912, où E. Pittard exprima son attachement à l'Ecole de Paul Broca. Plus tard, la fondation de l'Ecole d'Anthropologie de Liège en 1919 donna lieu à l'entente aussi cordiale que féconde entre anthropologues français et belges, parmi lesquels Charles Fraipont devait jouer un rôle exceptionnel.

     De plus, au lendemain de la signature de l'armistice, l'Ecole d'Anthropologie de Paris pensa qu'il convenait de reprendre avec une énergie nouvelle les travaux scientifiques fatalement négligés pendant la guerre, ainsi que les relations internationales que les difficultés des communications avaient relâchées. Aussi le 20 novembre 1918, le Directeur de l'Ecole d'Anthropologie de Paris, Yves-Guyot, le
sous-Directeur, Weisgerber, et les professeurs Anthony, Capitan, Hervé, Mahoudeau, Manouvrier, A. de Mortillet, Papillault, Schrader, Vinson, Zaborowski, adressèrent un appel aux anthropologistes, pour constituer un Institut International d'Anthropologie

     Louis Capitan qui, le premier, avait vu l'urgence absolue de réunir tous les adeptes des études anthropologiques et de faciliter leurs recherches en commun, jeta en collaboration avec G. Papillault les bases des caractères originaux de cet institut. L'appel de l'Ecole fut aussi signé par des noms tels que ceux du Prince Bonaparte, du Comte Bégouen, de Cartailhac, de Charles Fraipont, d'A. Niceforo,
Ch. Piédoly, Eugène Pittard, Niko Zupanic, Breuil, Balthazard, Apert, Nourry, Salomon Reinach, Peyrony, Paul-Boncour, Verneau, Lebel, Cordier, Hubert, Bossany et L. Marin, qui devint immédiatement l'âme de la nouvelle institution. 

     Il s'agissait d'organiser la collaboration des savants du monde entier, autour de l'Anthropologie, de la Préhistoire et de l'Ethnographie. Les buts essentiels de l'Institut International d'Anthropologie étaient, d'après l'appel du 20 novembre 1918, les suivants: 

       - Délimitations et relations entre les nationalités, les peuples, les langues, les races et les centres de civilisation; 

       - Questions d'eugénique portant sur la valeur des prochaines générations après les souffrances et les hécatombes de la guerre mondiale; 

       - Questions de démographie et crise de natalité chez les peuples les plus civilisés; 

       - Questions touchant le rôle et l'évolution des idées religieuses; 

       - Questions d'organisation politique variant suivant les races et les traditions; 

       - Evolutions et régressions sociales et économiques; 

       - Aptitudes raciales et ethniques dévoilées par la guerre mondiale; 

       - Persistance et transformations des antagonismes nationaux; 

       - Dangers et avantages des croisements entre races différentes. 

     A la suite de cet appel, il fut décidé qu'une réunion préparatoire aurait lieu à Paris en septembre 1920. Aussi, un fascicule comprenant les rapports préalables des professeurs de l'Ecole d'Anthropologie de Paris, dans lesquels ceux-ci faisaient le point dans leurs spécialités, ainsi que leurs points de vue d'avenir, fut imprimé et distribué. Dans le programme de la réunion préparatoire étaient longuement développées les raisons pour lesquelles il était souhaitable de fonder un Institut International d'Anthropologie liant tous les anthropologistes des nations alliées, ayant comme organe un Office central permanent avec les fonctions suivantes: 

       - Organiser des sessions périodiques. 

     - Faciliter les relations entre les chercheurs, par centralisation de leurs adresses et répertoriation de leurs spécialités, ainsi que leurs principales préoccupations de recherche; par notation et publication des demandes et offres portant sur des objets de collection ou de bibliothèque; par des renseignements de toutes sortes donnés sur place ou par correspondance. 

     - Centraliser et classer systématiquement les publications anthropologiques; revues, journaux et brochures; établissement d'un répertoire de fiches bibliographiques; des doubles dans les collections; etc. 

     - Organiser un plan d'ensemble de recherches anatomiques à effectuer pour éclairer le double problème de l'adaptation humaine et des relations d'ordre phylétique de l'homme avec les mammifères proches. 

     - Organiser systématiquement, d'après des plans d'ensemble, des fouilles préhistoriques. 
 
R.A., 1920, pp. 193-194. 

R.A., 1921, p. 262. 

R.A., 1929, p. 326.

   C'était un vaste programme anthropologique, à la suite d'une guerre terrible qui malheureusement se répéterait trop tôt. Plus tard, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, une autre institution similaire, l'Union Internationale des Sciences Anthropologiques et Ethnologiques, sera fondée à l'initiative de l'U.N.E.S.C.O, en 1949. 

      Telle fut et reste la raison d'être de l'Institut International d'Anthropologie, émanation temporelle et spirituelle de l'Ecole fondée par l'inoubliable maître P. Broca. Louis Marin compléterait cette oeuvre en y ralliant la tradition ethnographique de Claude Bernard.


  Chapitre 5

 

5. 1. L'entre-deux-guerres. La période 1920 - 1941 


       Point de vue d'ensemble.

     Les historiens de l'Anthropologie française passent volontiers sous silence la période 1919-1941. Il est aisé de comprendre leurs raisons: jusqu'à présent, les études de cette période ont presque exclusivement tendu à prouver les contacts culturels de la France avec l'Angleterre ou les Etats-Unis, en ce qui concerne les problèmes ethnologiques et sociologiques. On sait aussi quelles ruptures toute
guerre engendre entre les générations anciennes anciennes et nouvelles. Il n'est pas étonnant que le mépris, puis l'oubli s'imposent irrésistiblement à l'esprit. Mais au lieu de justifier cette impression, il faut découvrir le profont sentiment de tradition que le contact personnel des générations successives a vigoureusement suscité. Et ainsi, il est impossible de ne pas être frappé par la continuité, même ignorée, présentée par cette période. 

     Au-delà d'une revue critique des tentatives liées à la notion de l'Anthropologie, les générations de cette période cherchent des orientations beaucoup plus riches. Elles proposent de retenir le concept d'Anthropologie "sensu lato", à l'intérieur duquel les variations d'étude sont constitués par des points de référence valables.

     Ainsi, un groupe dirigé successivement par E. Durkheim, M. Mauss et Griaule, étudie les faits humains en-dedans des sociétés vivantes: c'est l'Anthropologie sociale, l'Homme avec l'homme, qui donne sens à l'Histoire. Par contre, P. Rivet et surtout L. Lévy-Bruhl envisagent "l'histoire" le témoignage de l'Ethnologie et de la Préhistoire, comme la base de toute interprésentation de l'être humain. Ils ne dissimulent pas les insuffisances d'une telle entreprise, ni ses difficultés. Ils invitent pourtant des générations jeunes à écrire une ethnographie, une préhistoire, une paléontologie dans le cadre d'une série de travaux sur le terrain. Le résultat quasi
immédiat en sera les travaux de l'abbé Breuil, Teilhard de Chardin, H. Vallois, et Leroi-Gourhan

     D'autre part l'Anthropologie "sensu stricto" se limite à la morphologie humaine, et est paradoxalement enchaînée quelque fois aux points de vue psychologique, et même psychanalytique. En définitive, elle s'éloigne d'elle-même pour se confondre avec d'autres sciences médicales, encore plus ésotériques. 
 

       L'Ecole d'anthropologie de Paris.


     On a vu, à la période précédente, comment la formation de la génération cadette avait été un peu négligée. C'est pourtant l'un des domaines où P. Broca avait, le plus clairement, assigné la tâche de l'Ecole d'Anthropologie, tâche que ne pouvait remplir la simple volonté de recherche du Laboratoire ou de la Société d'Anthropologie. Or le plan d'enseignement est essentiel pour la survivance de tout mouvement culturel, comme l'un des plans "stratégiques" pour le maintien de l'anneau des générations. La période 1919 -1941 accorda à ces problèmes une attention accrue, mais la guerre devait détruire à nouveau presque tout cet effort. 

     Des propositions précises sur ce sujet furent présentées par Yves Guyot, l'unique survivant de la première heure avec S. Zaborowski et Julien Vinson. Or, L. Manouvrier, L. Capitan, G. Hervé, Fr. Schrader, P.G. Mahoundeau, A. de Mortillet et G. Papillault (avec la présence de Saint-Yves (Emile Noury)), qui formaient la génération aînée dans l'intervalle 1919-1930, poursuivirent une démarche méthodologique très fidèle aux ancêtres. Par la suite, avec l'approbation de tous, L. Marin fut nommé directeur de l'Ecole, et devint le maître des nouvelles générations. Avec lui, R. Montandon et Th. Simon constituaient un petit groupe (de la même génération) dont la maîtrise culturelle s'exerce pendant l'intervalle, 1930 - 1941 ; ce temps-là fut la grande époque de l'Institut International d'Anthropologie. 

     La troisième génération, cadette, sera presque anéantie par la catastrophe de l'invasion hitlérienne: Vayson de Pradenne, Briant, Marcel Jousse, M. Friant et M. Louis Marin. Ces derniers, tous les deux, ont su sauvegarder l'esprit de P. Broca jusqu'aujourd'hui. Seul le courage de Louis Marin, avec l'aide de son épouse et avec la collaboration inestimable de M. Friant, a rendu possible la survivance de l'Ecole d'Anthropologie, démantelée pendant l'occupation allemande et restant toujours en quête d'un refuge sûr. Mais la question plus grave a été l'absence d'une période de formation suffisante pour la nouvelle génération. La plus grande part des relations découlant de la tradition culturelle reste à l'état potentiel; ce halo flou peut seulement reprendre, en partie ou en totalité, sa netteté et sa fécondité au contact de la génération cadette. 
 

5.2.1 L'intervalle 1920 - 1929 


       Généralités ; Louis Marin ; le mouvement de professorat ; le cinquantenaire de l'Ecole ; le Laboratoire d'Anthropologie.

     1920-1929
 
RIVET Paul, 1920: Le mouvement américaniste de 1911 à 1920. Extrait: Revue d'Ethnographie. Paris, 1920.
   C'est un intervalle clef de l'Histoire contemporaine. Le rôle de la France devint essentiel, puisque son niveau culturel et la démarche de ses savants furent exemplaires. Ainsi, Paul Rivet insiste-t-il, à propos de son travail sur le mouvement américaniste de 1914 à 1920, sur l'importance fondamentale des études ethnologiques pour une Anthropologie globale des faits biologiques et
culturels.
BOULE M., 1921: 
L'Institut de Paléontologie Humaine. Extrait: La Nature. Paris, Nro. 2440, 1921. 

BOULE M., 1923: L'oeuvre anthropologique du Prince Albert I de Monaco. Masson et Cie., Paris, 1923. 
Extrait: R.L.A., 1923.

   Il en est de même de l'oeuvre anthropologique de l'Institut de Paléontologie Humaine, dont l'historique nous est offert par Marcellin Boule; son mémoire sur le Prince Albert I de Monaco illustre de nouvelles perspectives, où les noms de H. Breuil, H. Obermaier et Teilhard de Chardin illustrent des découvertes exeptionnelles.
Société d'Anthropologie de Paris, 1921: 
Catalogue de la bibliothèque à la date du 30 décembre 1890. G. Masson, Paris, 2 volumes. 

MANOUVRIER L., 1923: 
Un petit traité français d'Anthropoligie en 1853. 
R.A., 1923, pp. 152-154.

   On voit aussi comment l'étude des thèmes historiques par les sources bibliographiques conduit à des découvertes précieuses: un petit traité français d'Anthropologie de 1873 que commente L. Manouvrier, et surtout la publication du Catalogue de la Bibliothèque de la Société d'Anthropologie de Paris à la date du 30 décembre 1890, publié en 1926.
CHANTRE E., 1921: 
Emile cartailhac, 1845-1921. Imp. A. Rey, Lyon, 1921. 

      BEGOUEN Comte Henri de , 1922: 
Emile Cartailhac, 1845-1921. E. Privat, Toulouse, 1922. 

      BEGOUEN Comte Henri de, 1923: Eloge de M.E. Cartailhac. Donladoure, Toulouse, 1923.

   La mort d'Emile Cartailhac donne lieu à des biographies écrites par le Comte Bégouen et par Ernest Chantre, où les rapports personnels entre les anthropologues révèlent une fois de plus le sens d'une Anthropologie qui ne peut nullement être abordée par un seul spécialiste. L'Anthropologie est nécessairement interdisciplinaire, c'est-à-dire, une étude complexe dont chaque question
biologique, ethnologique ou culturelle exige un traitement spécialisé.
BOSSAVY J., 1922 : 
Emile Rivière. Extrait: Bulletin de la Société préhistorique française. Paris. 

PITTARD E., 1925 : 
Hommage à la mémoire d'Ernest Chantre. Congrès de Grenoble 1925 de l'Association française pour l'avancement des sciences. 

MULLER H., 1925 : 
Ernest Chantre, 1843-1924. 
Imp. Jean et Ryrot Gap. 

ANTHONY R., 1927 : 
L. Manouvrier. B.S.A., pp. 2-13. 

ANONYME, 1928 : 
Notice sur les travaux scientifiques de M. Henri V. Vallois. Imp. Ouvrière, Toulouse, 1928. 

ROULE L., 1929 : 
Lamarck: sa vie et son oeuvre. 
B.S.A., 1929, pp. 49-61.

   A cet égard, on doit également remarquer les hommages de J. Bossay à Emile Rivière (1922) et celui d'Eugène Pittard à la mémoire d'Ernest Chantre (1925). La collaboration de ce dernier auteur avec l'Institut International d'Anthropologie créé par l'Ecole d'Anthropologie de Paris mérite une considération spéciale. Son apport personnel, avec celui de Louis Marin, représente tout l'effort des anthropologues pour surmonter la crise culturelle de l'Europe après la guerre. Les Congrès internationaux d'Anthropologie et d'Archéologie préhistorique en sont l'exemple.
CAPITAN L., 1927 : 
La recherche des causes actuelles en Anthropologie et son enseignement à l'Ecole d'Anthropologie. R. A.,1927, 
pp. 35-45. 

PAPILLAULT G., 1927: 
Le Laboratoire de Broca. R. A., 1927, 
pp. 46-48. 

HERVE G., 1927: 
L'Ecole d'Anthropologie autrefois et aujourd'hui. R. A., 1927, pp. 24-34. 

ANTHONY R., 1927: 
Enseignement universitaire et 
enseignement supra- universitaire. 
Revue scientifique. Paris, 1927. 
L'Anthropologie. B.S.A. 

Allocution prononcée au banquet du Centenaire. R. A., 1927, pp. 49-50.

   Le Cinquantenaire de l'Ecole, 1926, est solennellement commémoré par des allocutions de G. Hervé, L. Capitan et R. Anthony qui constituent une petite anthologie de souvenirs personnels d'indubitable valeur. Cette occasion nous apporte d'ailleurs un premier historique du Laboratoire de Broca, après sa fondation. Il fut écrit par G. Papillault, qui en était alors directeur.

     Après le Prince Roland Bonaparte, Louis Marin fut élu en 1920 Président de l'Association pour l'enseignement des Sciences Anthropologiques. Au même temps, Yves Guyot le proposa pour la Direction de l'Ecole, comme son successeur, en signifiant l'unité et la continuité de l'oeuvre de P. Broca
 

     Louis Marin.


     Lorrain d'origine, il est né à Faudres (Meurthe et Moselle) le 7 février 1871; après avoir étudié le droit à la Faculté de Nancy, il part pour Paris. Installé au Quartier latin, il suit les cours de la Sorbonne, de l'Ecole des Sciences politiques, l'Ecole du Louvre, des Hautes Etudes, du Muséum d'Histoire naturelle et de l'Ecole d'Anthropologie, où il est l'élève de Georges Hervé, Franz Schrader et S. Zaborowski. Il effectue de nombreux voyages tant en Europe qu'en Asie Centrale et jusqu'en Corée. Ses recherches l'ont mené à l'Ethnographie, à laquelle il ne tarde pas à consacrer une importante partie de son activité. 

     Il dirige les cours de perfectionnement des instituteurs et institutrices de la Seine. Ses cours et ses conférences de Géographie sont extrêmement vivants; en Ethnographie, Louis Marin crée une méthode qui se résume dans son Questionnaire. Président de la Société d'Ethnographie dès 1920, il dirige à ce titre la Revue d'Ethnographie. Présenté par Dareste, Hervé et Manouvrier, Louis Marin est élu
en 1898 membre titulaire de la Société d'Anthropologie dont il assurera la présidence au cours de la difficile période 1940-1945.
 
B. S. A., 1898, 
p. 245. 

 L'Ethnographie, revue; 1920, p. 14. 

L'Ethnographie, revue. Paris, 1934, pp. 81-117.

DUMON-WILDEN, 1936: 
Louis Marin. (Figures contemporaines) Paris, R.L.A., 1960, pp. 571-572.

   A côté de son activité scientifique, Louis Marin a une très grande activité politique. Député de Nancy pendant 46 ans, il a été six fois ministre, et aussi le principal animateur d'un des grands partis politiques français de l'entre-deux-guerres. Inscrit à la Fédération républicaine dès sa fondation, en 1903, il en est élu président à partir de 1925. Membre du Groupe parlementaire
progressiste en 1905, devenu Union républicaine démocratique en 1924, puis Fédération républicaine (Parti républicain national), en 1928, Louis Marin occupe la présidence de ce groupe. Délégué à l'Assemblée consultative, membre des deux Constituantes, de l'Assemblée Nationale, inscrit au Groupe des républicains indépendants, c'est un libéral, foncièrement hostile à tout autoritarisme soit de l'Etat, soit d'une secte, soit d'un homme, soit d'un parti. Démocrate ardent, il était, comme le disait Louis Madelin, par le contenu de ses idées, porté à une sorte de "socialisme ouvert", tolérant; par là il rompait le cadre étroit d'un parti.
R. A., 1928, 
p. 184.
   Quant aux chaires de l'Ecole d'Anthropologie, l'ensemble reste le même jusqu'en 1929, année funeste où coïncident les décès de L. Manouvrier, de Julien Vinson et de S. Zaborowski. Ce dernier avait quitté la France à la suite d'un incendie qui détruisit tous ses manuscrits, ses notes et sa bibliothèque; durement atteint par cette catastrophe, il cessa de professer ses cours d'anthropologie. S. Zaborowski s'était retiré à Aïn-Taya, Alger, où il mourut le 22 mars 1928. C'était un homme qui, indépendamment de sa spécialité, méritait à tous les égards le titre de publiciste qu'il aimait à se donner.

     Peu après, Louis Capitan en 1929, Mahoudeau et Adrien de Mortillet en 1930 décédèrent aussi, laissant l'Ecole d'Anthropologie vide des anciens maîtres, mais pleine de dynamisme. 

     Deux nouveaux professeurs titulaires, Paul Boncour et Henri Vignes, furent nommés en 1921 et en 1929, en fondant la chaire de Criminologie et un cours d'Anthropologie eugénique, attaché à la chaire d'Anthropologie physiologique. 

     A la fin de cette période, on ne retrouve qu'un seul vieil élève de P. Broca, Georges Hervé, entouré d'une jeunesse courageuse où R. Anthony, P. Papillault et Louis Marin constituent la clef de la tradition scientifique de l'Ecole d'Anthropologie de Paris
 

     Le Laboratoire d'Anthropologie 


     La mort de L. Manouvrier, directeur du Laboratoire d'Anthropologie à l'Ecole Pratique des Hautes-Etudes donna lieu à une grave question. La nomination à cette fonction dépendait du Ministère de l'Instruction publique: cependant, le Conseil de l'Ecole émit le voeu que le Laboratoire continuât à être dirigé par un professeur de l'Ecole d'Anthropologie
 
R. A., 1927, 
p. 165.
   De leur côté, R. Anthony et P. Papillaut multipliaient les démarches pour sauver le Laboratoire. Leur crainte, comme P. Topinard l'avait déjà eue auparavant, était qu'il ne vînt -après L. Manouvrier- à disparaître ou à changer de destination, et qu'ainsi l'Anthropologie biologique, dont il n'avait jamais cessé d'être le foyer, subisse en France, dans son pays d'origine, une dernière et définitive amputation. Cependant, P. Papillaut fut nommé en 1928 directeur du Laboratoire d'Anthropologie à l'Ecole des Hautes-Etudes, unissant en sa personne les deux branches extrêmes de l'Anthropologie: l'Anatomie et la Sociologie. Si, depuis 1922, P. Papillault, attiré par le freudisme, s'était préoccupé de l'instinct et de l'inconscient, il s'efforçait cependant de rechercher les rapports entre la structure biologique de l'homme et sa fonction créatrice de la Société et de la Culture. Après Paul Broca, Mathias Duval, André Laborde, Léonce Manouvrier, Pierre Papillault, il apparaissait que, le Laboratoire d'Anthropologie à l'Ecole pratique des Hautes-Etudes restait pour tous ceux qui poursuivaient des recherches en Anthropologie biologique, l'endroit par lequel on ne pouvait se dispenser de passer.

   Enfin, Louis Marin, à l'occasion du Cinquantième Anniversaire de l'inauguration de l'enseignement de l'Ecole d'Anthropologie, déclara son intention de renouveler l'Institut Broca. Cette idée fut acclamée par l'assemblée, où se trouvait la fille de Paul Broca, Mme. Génissieu. Cette journée du 3 novembre 1926 fut une fête solennelle: le soir, à l'Hôtel Lutetia, eut lieu un banquet auquel assistaient 70 convives et où des toasts furent prononcés par Louis Marin, Yves Guyot, Hulten Simpson au nom de la Société d'Anthropologie de Liège, etc. 

     Louis Marin, alors Ministre des pensions, remercia Cavalier, Directeur de l'Enseignement supérieur au Ministère de l'Instruction publique, d'avoir bien voulu donner, par sa présence, une preuve tangible de l'intérêt que l'Enseignement supérieur portait à l'Institution de P. Broca. Après, le Ministre de l'Instruction publique fit son entrée et prit la présidence. Louis Marin le remercia
cordialement et constata avec une profonde satisfaction que, malgré des divergences d'ordre politique qui les avaient parfois séparés, et même divisés, nombreuses étaient les questions d'intérêt général sur lesquelles ils s'entendaient pour unir amicalement leurs efforts. 
 
R.A., 1926, 
p. 6. 

R. A., 1927, 
pp.8, 46.

   Ainsi poursuivait Louis Marin, alors que l'Ecole d'Anthropologie n'avait que trop connu au cours de son exitence des difficultés de toutes sortes, il semblait que bien des gens fissent enfin sa découverte et reconnussent tardivement son mérite. Cependant, l'Université ignorait toujours ce qu'était l'Anthropologie; l'Etat lui avait concédé une chaire au Muséum, quelques minuscules locaux dans les plus
grandes Universités, de maigres subventions pour des fouilles et des missions, un appui bienveillant, mais précaire pour son enseignement libre, enseignement qu'il excluait cependant officiellement de ses programmes et de ses examens.

 

5.2.2. Chaires et Professeurs de l'Ecole d'Anthropologie: 1920-1930 


       Cours ; programmes ; conférenciers.
 

       Cours 

 
R. A., 1920, p. 300. 

R. A., 1922, p. 332. 

 

R. A., 1923, p. 335. 

R. A., 1925, p. 327.

       Anthropologie Zoologique

          P. G. Mahoudeau, 1920-1930 

       Anthropologie Physiologique, 1920-1926 

       (et Eugenique, 1928-130) 

          L. Manouvrier, 1920-1926 

          H. Vignes, 1928-1930 

       Anthropologie Anatomique

          R. Anthony, 1920-1930 

       Criminologie

          G. Paul-Boncour, 1921-1930 

       Géographie Anthropologique

          Franz Schrader, 1920-1924 

       Anthropologie Préhistorique

          L. Capitan, 1920-1929 

           Adrien de Mortillet, 1929-1930 

       Ethnographie Comparée

       (Archéologie préhistorique

          Adrien de Mortillet, 1920-1929 

          Bernard Le Pontoin, 1929-1930 

       Ethnographie

          S. Zaborowski, 1920-1925 

       Ethnologie

          Georges Hervé, 1920-1930 

       Linguistique 

          Julien Vinson, 1920-1927 

       Sociologie 

          G. Papillault, 1920-1930 (163) 
 

       Programmes 


     Les développement des programmes dans cet intervalle se réduisent peu à peu à quelques points spécialisés, et plus encore ils nous manquent souvent. Cependant, ce bilan doit d'abord rappeler les noms de L. Manouvrier, P. G. Mahoudeau et R. Anthony, qui maintiennent encore des thèmes anciens: les problèmes anthropologiques de l'hérédité, les caractères sexuels secondaires dans l'espèce
humaine (L. Manouvrier); les naturalistes et les philosophes du XVIII° siècle, la lutte contre le créationnisme, les précurseurs de Lamarck, les progrès du Transformisme au XIXème siècle, l'origine naturelle de l'homme (Mahoudeau); le déterminisme
morphologique en Biologie, l'anatomie viscérale de l'homme et des singes, les caractères anatomiques des mammifères quaternaires (Anthony). 
 

     Conférenciers 


     D'autre part, les cours complémentaires, qui sont développés par des professeurs sans chaire, se sont cependant multiplié dans cet intervalle. En voici quelques uns: Saint-Périer, la faune et la flore aux temps préhistoriques; A. Siffre, Odontologie humaine paléolithique et néolithique, normale et pathologique, les dents des préhistoriques, le rôle des dents dans la mimique; Dubreuil-Chambardel, la taille et les variations du rachis, les malformations du thorax et du rachis, les conséquences morphologiques et pathologiques; P. Saint-Yves, Mythologie et folklore des étoiles, le Cercle Boréal, folklore hagiographique; H. Vignes, les mécanismes de l'hérédité morbide, les tempéraments dans ses rapports avec l'Eugénique. 

     Dans les cours traitant de questions ethnologiques, on a vu, à plusieurs reprises, quelle attention était accordée aux phénomènes dont l'origine relève tantôt des conditions biologiques des populations, tantôt de l'entourage socio-culturel. 

     Franz Schrader répète son programme sur les relations normales ou anormales de la civilisation moderne avec les lois naturelles, l'accord du fonctionnement planétaire et les rapports humains, et son dernier cours traite de la conception des rapports entre le système solaire et l'humanité, avant et après Copernic

     L. Capitan et Adrien de Mortillet exposent les observations récentes sur les thèmes des cours antérieurs. L. Capitan ajoute une étude sur la météorologie et la géographie humaine aux temps préhistoriques. 

     De même, dans les programmes de G. Hervé, G. Papillault et Julien Vinson, il n'y a pas de variations, ces maîtres s'attachant à développer les idées qu'ils avaient reçues des générations antérieures et à les adapter aux nouvelles découvertes. 
 
 

5.2.3 :    L'après-guerre 


     L'Institut International d'Anthropologie; le Congrès de Lisbonne; la fondation de l'Institut d'Ethnologie; l'enseignement universitaire de l'Anthropologie en France.
 

     L'Institut International d'Anthropologie 

 
R. A. 1921, 
p. 1.
   Après l'Assemblée de septembre 1920, réunie en vue de la création de l'Institut International d'Anthropologie, un accord s'établit entre l'Ecole d'Anthropologie de Paris, l'Ecole d'Anthropologie de Liège et l'Institut International constitué. Louis Marin lui assura plus tard, en 1927, son statut légal reconnu par une loi spécifique.
R. A., 1956, 
p. 178.
   A l'unanimité, le siège de cet Institut fut fixé à l'Ecole d'Anthropologie de Paris. L'Institut se réunissait tous les trois ans dans un des Pays membres, pour tenir un Congrès dans la capitale invitante. L'ensemble de ces établissements anthropologiques membres devait avoir sa revue destinée à publier les leçons professées à ses tribunes par les savants les plus renommés de l'époque. Ainsi la
Revue anthropologique devint-elle, sous la direction de Georges Hervé et Charles Fraipont, l'organe commun des deux Ecoles d'Anthropologie de Paris et de Liège et de l'Institut International d'Anthropologie.

     Le Prince Bonaparte fut élu, le premier, Président de l'Institut International d'Anthropologie en 1921, les secrétaires étant L. Capitan, P. Papillault et le Comte Bégouen, qui avaient consacré leur activité à la création de cet établissement, selon la loi française sur les Associations. Ce fut le Comte Bégouen qui, pendant la dernière séance du Comité fondateur, eut l'honneur de proclamer la constitution de l'Institut International d'Anthropologie, adoptée en Assemblée générale le 25 juillet 1921. De cette façon, les héritiers scientifiques de Paul Broca complétaient l'oeuvre du maître. Car il ne faut pas oublier que d'une part L. Manouvrier, L. Capitan et P. Papillault menèrent l'Anthropologie biologique à son point culminant en rapprochant les études des faits biologiques, aux phénomènes ethnologiques et culturels de l'homme, et d'autre part le Comte Bégouen, M. Boule, Breuil, Teilhard de Chardin et Boysonnie, élèves et continuateurs de Cartailhac et Chantre, qui avaient été eux-mêmes les initiateurs avec G. de Mortillet de la science préhistorique,
réussirent à faire de la science française un exemple universel. Enfin, René Verneau, qui avait succédé à E.T. Hamy comme Conservateur du Musée d'Ethnographie du Trocadéro en 1907, et comme professeur titulaire de la chaire d'Anthropologie au
Muséum, et qui enseigna l'Anthropologie préhistorique à l'Institut de Paléontologie humaine de 1922 jusqu'à sa mort, en 1938, devint, lui aussi, en 1930, un des vice-présidents de l'Institut International d'Anthropologie, dont l'activité était le symbole de la collaboration scientifique entre les deux mouvements frères. 

     En 1924, Louis Marin, député, ancien Ministre des régions libérées, directeur de l'Ecole d'Anthropologie de Paris, fut nommé Président de l'Institut International d'Anthropologie en remplacement du Prince Roland Bonaparte décédé, les vice-présidents étant Georges Hervé, Kleiweg de Zwaan, Matiegka et Salomon Reinach, et le trésorier H. Weisgerber

     L'étude des questions fut partagée entre les huit sections de l'Institut, dont l'intérêt était d'offrir une série de points de coordination.
En suivant notre division des sciences anthropologiques, ont peut ainsi les grouper en: 

     Questions biologiques

       Anthropologie morphologique et fonctionnelle (1sect.) 

       Criminologie (4 sect.) 

       Psycho-sociologie (8 sect.) 

       Eugénique (5 sect.) 

     Questions ethnologiques

       Géographie humaine (3 sect.) 

       Ethnologie (1 sect.) 

       Ethnogénie (1 sect.) 

       Ethnologie comparée (8 sect.) 

       Ethnographie comparée (3 sect.) 

       Anthropologie préhistorique (2 sect.) 

     Questions culturelles

       Sociologie (8 sect.) 

       Linguistique (7 sect.) 

       Archéologie (6 sect.) 

       Folklore (6 sect.) 

       Protohistorique (6 sect.) 

       Religion (6 sect.) 

     En 1924, l'Assemblée générale de l'Institut International d'Anthropologie autorisa son bureau à faire toutes démarches et à consentir toutes modifications nécessaires des statuts pour obtenir du Gouvernement français, la reconnaissance d'utilité publique. A cette occasion, L. Marin affirme à nouveau son but de coopération loyale et désintéressée, étrangère à toutes les tendances extra-scientifiques. Quelques déviations, et même aberrations initiales, de la science antropologique, surtout en Allemagne, en faisaient déjà craindre le pire. 

     Dès le 13 avril 1927, l'Institut comptait 661 membres, appartenant à 28 nations. 

     Par la suite, le Président, Louis Marin, annonça que l'Institut International d'Anthropologie avait été reconnu d'utilité publique (Personnalité civile) par décret du 16 mars 1927. 
 
R. A., 1921, 
p. 303.

R. A., 1938, 
p. 324.

   En outre, la fusion de la Société française d'eugénique, qui avait été créée en 1912 à la suite du premier Congrès International d'Eugénique à Londres, avec la section correspondante de l'Institut International devint un fait accompli en 1927. H. Vignes, professeur à l'Ecole d'Anthropologie, présenta à l'approbation du Conseil le bureau de la nouvelle section, qui était ainsi constitué: Président, Apert, vice-présidents, Lucien March, Paul Boncour, Schreider; secrétaire, Henri Vignes.
R. A., 1921, 
p. 466. 

R. A., 1925, 
p. 95. 

R. A., 1927, 
p. 89.

   Par la suite, les membres du Conseil permanent du vieux Congrès d'Anthropologie et d'Archéologie préhistoriques, qui avait été fondé à l'initiative de G. de Mortillet, et dont le passé avait été si brillant, mais qui n'avait pu se réunir après 1912, reçurent de l'Institut International d'Anthropologie et de l'Ecole d'Anthropologie présidée et dirigée par Louis Marin, des propositions d'unir leurs efforts et de travailler en commun. L'idée fut soumise à l'approbation des savants qualifiés pour émettre leur opinion, et elle reçut partout un accueil favorable. En conséquence, à l'Assemblée générale du 11 au 24 septembre 1927, il fut décidé, à l'unanimité, par les  représentants du Comité permanent du Congrès, Marcellin Boule et René Verneau, et par les membres du Conseil de l'Institut International, Louis Marin, Pierre Papillault et le Comte Bégouen, que la prochaine réunion, qui se tiendrait au Portugal en 1930, serait commune aux deux institutions.

     On avait été heureux de voir s'unir les deux organismes internationaux, l'un vivant et actif, l'autre, en sommeil, ayant un glorieux passé scientifique et on avait accepté, par un vote unanime, la proposition faite par Peake, président du Royal Anthropological Institute de Londres, et Fleure (séance septembre 1927) de voir aussi s'élargir le cercle des pays représentés. 

     Comme nous l'avons indiqué précédemment, le siège de l'Institut International d'Anthropologie fut fixé à l'unanimité à l'Ecole d'Anthropologie de Paris, et il fut entendu que son Président serait le Directeur de l'Ecole. L'Institut International et l'Ecole d'Anthropologie furent en outre chargés de préparer et d'organiser les Congrès internationaux d'Anthropologie et d'Archéologie préhistorique. Ceux-ci s'étaient tenus sans avoir d'autre organisme permanent qu'une commission permanente, et ils portaient le titre de "préhistoriques" au pluriel. C'est à la session d'octobre 1929 que l'organisation des futurs Congrès fut remise aux soins de l'Institut International d'Anthropologie, et que la suppression du "s" final de "préhistoriques" fut décidée. 

     Une fois la fusion signée, un certain nombre de membres firent des réserves: les uns pensaient que certains procédés auraient été meilleurs que la simple fusion, d'autres pensaient qu'il serait préférable de modifier les statuts de l'Institut International d'Anthropologie de façon que les membres des anciens Congrès, qui hésitaient à participer à la fusion, pussent y prendre part. 

     Dans la correspondance qui fut échangée entre le Président du Royal Anthropological Institute de Londres, Peake, et le bureau directeur de l'Institut International d'Anthropologie de Paris on voit que celui-ci admettait dès avant la session de Prague, en 1924, la nécessité d'une coopération internationale plus active, et proclamait avec son président, Louis Marin, que, si l'Institut avait originellement limité les adhésions aux ressortissants des nations alliées et neutres, le Congrès de Prague avait complètement aboli ces restrictions et décidé d'admettre toutes les nations sur le pied de la plus complète égalité. 

     Pourtant Peake, comme Président du Royal Anthropological Institute, fit savoir au Bureau directeur de l'Institut International que, tant que la résolution portant sur la nécessité de faire entrer dans le Comité mixte un représentant de chaque nation adhérant au Congrès n'aurait pas été adoptée, les Anglais ne pouvaient pas adhérer en corps à l'Institut. Cette position fut confirmée par son successeur J.L. Myres, dans son allocution présidentielle, le 28 janvier 1930 (Journal du Royal Anthropological Institute, Londres, 1930, 1930; Tome LX, pp. 17-45). 
 

     Le Congrès de Lisbonne 


     La "Question des Congrès" se trouva portée au premier plan des discussions dans le Congrès de Lisbonne, et y fut longuement débattue, en absorbant la meilleure part des énergies. Les étapes qui avaient marqué alors les dates historiques des Congrès
d'Anthropologie et Archéologie préhistoriques étaient les suivantes: (Réunion préparatoire de la Spezia, 1865), Neufchâtel, (1866), Paris (1867), Londres (1868), Copenhague (1869), Bologne (1871), Bruxelles (1872), Stockholm (1874), Budapest (1876), Lisbonne (1880), Paris (1889), Moscou (1892), Paris (1900), Monaco (1906), Genève (1912). 

     Le Congrès de Lisbonne de 1930 représentait donc la quinzième session du Congrès d'Anthropologie et d'Archéologie préhistorique, et la quatrième session de l'Institut International d'Anthropologie. Cependant, la validité de ce Congrès de Lisbonne fut contestée par divers congressistes. L'Allemagne, l'Autriche, la Hongrie, les Etats-Unis n'avait pas envoyé de délégués. Le Portugal refusa l'entrée à celui de l'U.R.S.S. Mais la Chine, la Turquie et presque tous les pays européens étaient représentés. En ce qui concerne les congressistes français, les tendances étaient diverses; sans parler des membres de l'Institut International tous présents,
ceux de l'ancien Congrès étaient soit absents, comme Verneau, Boule, de Baye, Cazalis de Fondouce, Deonne, Pittard soutenant la fusion, soit enfin, comme Vaufrey, la combattant. Paul Rivet pensait qu'il était indispensable de supprimer l'équivoque. 

     Car les Congrès tenus depuis la guerre avaient été des Congrès "interalliés" et non des Congrès "internationaux". Il croyait indispensable de supprimer cette interprétation, de rétablir sur ces anciennes bases les vieux Congrès internationaux d'avant-guerre qui avaient eu un beau passé. 

     Les congressistes étaient nombreux mais l'absence de toute une élite d'archéologues et en général de naturalistes s'intéressant à la Préhistoire se fit cruellement sentir. Il ne faut donc pas s'étonner que l'intérêt se fût surtout concentré autour des moyens de remédier à un pareil état de choses et de rendre aux futurs Congrès leur caractère vraiment universel. 
 
R. A., 1930, 
pp. 321-322. 

R. A., 1931, 
pp. 286-287. 

R. L. A., 1930, pp. 456-456; 466. 

R. L. A., 1931, pp. 95-99, 101.

   En définitive, pour satisfaire aux demandes exprimées de divers côtés, il fut décidé que l'organisation de l'Institut International d'Anthropologie serait élargie dans le sens international. D'autre part, en ce qui concernait la fusion, on décida que le nouveau double Congrès, qui devait se tenir à Paris en 1931 à l'occasion de l'Exposition coloniale, serait la continuation de la quinzième session du Congrès, et que les questions relatives à la fusion y seraient reprises, et si possible résolues.
R. A., 1922, p. 1. 

R. A., 1934, p. 265.

   A la suite du Congrès de Lisbonne, l'Institut décida que son président changerait tous les trois ans, et qu'un président-adjoint serait
créé, qui serait le Directeur de l'Ecole d'Anthropologie de Paris, indéfiniment rééligible.

 

     Autres activités de la vie anthropologique 1920-1930 

 
R. A., 1922, 
p. 1.
   On peut évoquer, par un autre biais parallèle, quelques activités de la vie anthropologique durant les années 1920-1930. Le 23 décembre 1920, E. Cartailhac inaugure l'Institut de Paléontologie Humaine avec une vibrante allocution qui lui vaut une véritable ovation. Cette cérémonie consacra toute une série de voyages de cet illustre disciple de P. Broca qui continue à porter, malgré son âge,
ses convictions dans toute l'Europe. Invité à donner quelques conférences à l'Université de Genève, il arrive tout joyeux chez son hôte, le professeur E. Pittard. Le surlendemain, Emile Cartailhac s'éteint subitement pour toujours, subitement foudroyé dans sa chambre par une congestion cérébrale.

 
 

     Fondation de l'Institut d'Ethnologie 

 
R. A., 1925, 
p. 377. 

B. S. A., 1939-1940, 
p. 444.

   L'Institut français d'Anthropologie, groupement créé en 1910 par des membres de la Société d'Anthropologie, continua lui aussi l'expansion des études anthropologiques, envisageant l'Anthropologie dans la totalité de ses manifestations. Son oeuvre est capitale pour l'évolution de l'Anthropologie sociale en France, car c'est sur ses bases directrices que fut fondé en 1924, sur la proposition de Lévy-Brühl et de M. Mauss, l'Institut d'Ethnologie de l'Université de Paris, qui devait faire école.

 

     L'enseignement universitaire de l'Anthropologie en France 

 
R. L. A., 1928, p. 440. 

R. L. A., 1930, p. 201.

   D'ailleurs, à la session de l'Institut International d'Anthropologie qui se tint à Amsterdam du 21 au 29 septembre 1927, un voeu pour l'enseignement officiel de l'Anthropologie fut voté et devait être transmis aux pouvoirs publics des vingt-cinq nations représentées. En france, l'enseignement de l'Anthropologie se trouvait alors limité en ce qui concerne Paris, à la chaire d'Anthropologie du Muséum d'Histoire naturelle, à l'Ecole d'Anthropologie à laquelle était adjoint le Laboratoire des Hautes-Etudes, et à l'enseignement complémentaire de l'Institut d'Ethnologie récemment créé à la Sorbonne; en ce qui concernait la province, il y avait un unique cours complémentaire dépendant du Laboratoire de Géologie de Lyon. La création d'un Laboratoire d'Anthropologie à Toulouse, demandée à plusieurs reprises, n'avait pu encore être obtenue.
ANTHONY R., 1927: 

Enseignement universitaire et enseignement supra- universitaire. 
Revue scientifique. Paris, 1927. 

L'Anthropologie. B.S.A. 
Allocution prononcée au banquet du Centenaire. R. A., 1927, pp. 49-50.

B. S. A., 1930, p. 335. 

Anthony R., 1930: 

Pour la défense de notre culture intellectuelle. Giard, Paris, pp. 149.

   A ce propos, R. Anthony avait publié en 1927 deux ouvrages où il faisait l'examen des conséquences auxquelles aboutiraient les tendances d'annexion par l'Université de Paris des établissement supérieurs non-universitaires. Avec lui, tous les professeurs de l'Ecole d'Anthropologie de Paris souhaitèrent l'aide et la protection de l'Etat, plus encore, la collaboration avec l'Université, mais ils souhaitaient garder toute la liberté scientifique qui avait été, et était encore, celle de la tradition anthropologique du maître, P. Broca.

 

 


5.3.1:      L'intervalle 1930 - 1941


     Généralités ; Chaires et professeurs ; l'Ecole, le Laboratoire et le Musée de l'Homme ; l'occupation. 

     Généralités :

 Le désir de se rendre utile a été une constante chez les anthropologues. On voit se développer au cours de différentes époques, la préoccupation de faire servir à des fins pratiques, surtout sociales, les résultats de la recherche. L'oeuvre de Louis Marin en est un exemple.
 
 
Marin Louis, 1931: Résumé du rapport sur l'historique de la Société d'Ethnographie. Extrait: 15ème Congrès de l'Institut International
d'Anthropologie, Paris, 1931. 

  Dumon-Wilde, 1936: Louis Marin. (Figures contemporaines). Paris, 1936.

   Celui-ci fit d'abord un rapport sur l'historique de la Société d'Ethnographie, dont il était le Président, en 1931, et un intéressant discours à l'occasion du 42ème anniversaire des Cours d'Ethnographie à l'Ecole des Sciences politiques en 1935. Il fut un grand maître, pour lequel l'enseignement de l'Anthropologie signifiait la préparation à une morale de l'espèce humaine.
Rivet Paul, 1930: 
L'Anthropologie. Extrait: Scienta, Paris, vol. 48, 1930. 

Les données de l'Anthropologie. En Dumas, G.: Nouveau traité de Psychologie. Alcan, Paris, t. I, pp. 55-101. 

Rivet Paul, 1935: 
Le Laboratoire d'Anthropologie du Muséum. Masson et Cie., Paris. Extrait: Archives du Muséum d'Histoire Naturelle, 
t. 12, 1935. 

Rivet Paul, 1936: 
Ce qu'est l'Ethnologie. Encyclopédie française. Paris, 
t. VII. 

   Les travaux de P. Rivet sur l'Anthropologie et sur le Laboratoire d'Anthropologie du Muséum paraissent, sans doute, les plus ouverts à une anthropologie intégrale, bien  qu'ils aient envisagé, de préférence, les questions ethnologiques. Non seulement l'oeuvre de cet anthropologue propose une définition des questions anthropologiques et des techniques de leurs recherches, mais encore elle a conduit à une interprétation
nouvelle des institutions scientifiques dont l'exemple reste maintenant le Musée de l'Homme, fondé par lui en 1935, et inauguré en 1938. 
Montandon G., 1931 : 
  • Culture; article en Enciclopedia italiana, Milan, 1931.
  • La race. Les races. Payot, Paris. 1933
 Regnault F., 1931 : 
  • Adrien de Mortillet. B.S.A., 1931, pp. 3-8.
  • Le professeur Georges Hervé. R.A., 1933, pp. 17-24.
Fiaux L., 1933 : Georges Hervé et Yves-Guyot. R.A., 1933, pp. 25-38. 

Poisson G., 1933 : L'oeuvre ethnologique de Gobineau. R.A., 1933, pp. 228- 244. 

Vallois H.V., 1933 : L'oeuvre scientifique du Dr. R. Collignon. B.S.A., 1933, pp. 24-25. 

Anthony R., 1934 : Georges Papillault. B.S.A., 1934, pp. 1-3. 

Baumal F., 1935 : P. Saint-Yves: savant et philosophe. R.A., 1935, pp. 293- 307. 

Desoille H., 1938 : Felix Regnault; B.S.A., 1938, p. 120. 

Marin Louis, 1939 :

  • P. Saint-Yves (Emile Nourry). R.A., 1939, pp. 290-292. 
  • R. A., 1968, p. 64.

 Les rapports biographiques caractérisent cet intervalle qui aboutit aux changements radicaux de la culture européenne. A cette période sont liés les noms de F. Regnault, L. Fiaux, R. Anthony, H. V. Vallois, H. Desoille, F. Baumol et toujours Louis Marin, qui ont écrit dans les années précédant la seconde guerre mondiale les biographies de Adrien de Mortillet, de Georges Hervé, d'Yves Guyot, de Georges Papillault, de R. Collignon, de Félix Regnault et de P. Saint-Yves (Emile Nourry), le maître de l'Anthropologie folklorique de la France.

 Les efforts de Louis Marin pendant cette période permirent de surmonter bien des difficultés, en faisant de lui le créateur de la nouvelle Ecole d'Anthropologie de Paris. Au commencement de cette époque, les chaires y étaient seulement au nombre de cinq. Mais grâce à lui, on peut constater le cadre suivant.
 
 

     Chaires et professeurs, 1930 - 1941

 
R. A., 1941, p. 88.

      Anthropologie Zoologique

       M. Friant, 1932-1941 

      Anthropologie Anatomique

       R. Anthony, 1930-1941 

      Anthropologie Physiologique

       Kossovich, 1932-1935 

      Anthropologie Biologique

       Th. Simon, 1932-1941 

      Hérédité

       Vignes, 1930-1932 

       Briand, 1932-1941 

      Criminologie

       G. Paul-Boncour, 1930-1941 

      Anthropologie Linguistique

       Marcel Jousse, 1933-1941 

      Préhistoire

       Vayson de Pradenne, 1932-1939 

      Ethnographie

       Louis Marin, 1933-1941

      Ethnologie

       Georges Hervé, 1930-1932 

       Montandon, 1932-1939 

      Sociologie

       G. Papillault, 1930-1934. 
 

     C'est ainsi que, dès 1932, de nouveaux professeurs assurèrent l'étude des questions biologiques dans l'Ecole: Kossovich, Th. Simon, et surtout Mlle. M. Friant, dont l'influence a été ici des plus déterminantes, car, sans chercher à énumérer ses recherches de grande valeur conduites dans ce domaine, elle a garanti les liens de l'Ecole pendant les si difficiles années de la guerre et de l'après-guerre, 1941-1958. Un autre professeur, Briand, y a fortement contribué dans la mesure ou il lui fut possible de conserver le matériel de l'Ecole et du Laboratoire d'Anthropologie au moment de l'évacuation de l'ancien Couvent des Cordeliers en 1941. 
 
R. A., 1932, 
p. 302.
   Des maîtres exceptionnels professèrent les questions ethnologiques dans l'Ecole pendant cette période: Louis Marin et Montandon, avec Vayson de Pradennne. Ils étudiaient les faits humains en tant qu'ils constituent une réalité complexe qui ne peut pas être envisagée en fragments dissociés. Il ne suffit pas que des sciences autonomes proclament l'unité théorique de l'Homme si, dans la pratique, chacune d'elles s'enferme dans son propre sujet. L'Anthropologie a pour but de les rattacher de telle façon que l'Homme n'apparaîsse pas comme l'ensemble des faits contradictoires, les uns matériels, les autres spirituels, mais au contraire comme une réalité complexe mais pleine d'harmonie et de
grandeur. 

     Un terrible accident priva en 1940 la science française d'un de ses meilleurs maîtres de la Préhistoire, A. Vayson de Pradenne
 
R. A., 1940, 
p. 129.
   Né le 16 octobre 1888, Vayson de Pradenne acquit en 1929 une grande notoriété par son rôle dans l'Affaire des faux Glozel. En 1932, il était choisi par le Conseil de l'Ecole d'Anthopologie comme successseur d'Adrien de Mortillet à la chaire de Préhistoire. Il était aussi nommé en 1935 secrétaire général adjoint de l'Institut International d'Anthropologie. Puis, il était chargé, un peu plus tard, d'un cours de Préhistoire orientale à l'Institut d'Ethnologie. Il fut enfin nommé Directeur au Laboratoire d'Anthropologie Préhistorique de l'Ecole des Hautes-Etudes.

     Au reste, à la mort de H. Weisgerber en 1933, R. de Passille fut nommé sous-directeur de l'Ecole, auquel succéderait Th. Simon en 1936.
Le Laboratoire fut dirigé pendant ce temps-là par P.G. Papillault, jusqu'en 1934. Après la brève direction de Mac Auliffe, de 1934 à 1937, un élève de R. Anthony, Henri Vallois, remplit à son tour le rôle d'héritier de la tradition de Paul Broca. En même temps, H. Vallois avait été chargé avec R. Vaufray, de la Revue d'Anthropologie -en 1932- en renouvelant la collaboration des membres de l'Institut d'Anthropologie et
des professeurs de l'Ecole
 
R. A., 1937, 
p. 82.
   Ainsi, de 1935 à 1938, le Musée d'Ethnographie du Trocadéro fondé par H. Hamy sous l'aura de Paul Broca et Armand de Quatrefages, devint le Musée de l'Homme. Paul Rivet fut le créateur et le premier Directeur du nouvel établissement.

     La brutale invasion des hitlériens bouleversa la France et avec elle, toute la science anthropologique. 
 
R. A., 1941, 
pp. 28, 195.
   En 1941, les cours ne purent avoir leur ampleur habituelle. Louis Marin fut empêché d'assurer le cours d'ethnographie; la mort de Vayson de Pradenne laissa provisoirement vacante la chaire de Préhistoire; Montandon, ayant perdu par décret du 1er novembre 1940 la nationalité française, ne put, de ce fait, conserver le titre de professeur. D'autre part, la fermeture des Facultés pendant le dernier trimestre de 1940 ne permit pas de commencer les conférences jusqu'en janvier 1941. Enfin, Louis Marin, en exil, donna l'ordre de suspendre les cours et la publication de la Revue anthropologique de l'Ecole.
R. A., 1935, 
p. 286.
   Cet organe de l'Ecole d'Anthropologie et de l'Institut International, fut dirigé par Georges Hervé pendant 36 ans, jusqu'en 1932. Le successeur de G. Hervé fut Nourry, le propre éditeur de la Revue sous le pseudonyme de Saint-Yves. Maître de Conférences depuis 1923, d'abord sous-directeur de la Revue, membre du Comité de l'Institut International d'anthropologie, E. Nourry avait participé à tous les travaux de l'Ecole d'Anthropologie de Paris. Après lui, en 1936, Henri Briand, professeur d'Hérédité à l'Ecole, fut chargé des fontions de Directeur de la Revue anthropologique, jusqu'aux tragiques années de l'occupation.

     Pourtant, l'autre Revue qui avait été fondée par les élèves de Paul Broca, P. Topinard, E. Hamy et E. Cartailhac, la Revue d'Anthropologie, reste en place maintenant, comme le témoin historique de la tradition anthropologique de l'école scientifique de Paul Broca

     H. Vallois, directeur du Laboratoire d'Anthropologie, en succédant à Mac Auliffe en 1938, fut l'un des rédacteurs en chef de la Revue d'Anthropologie de 1932 à 1970, avec la collaboration de R. Vaufray
 
R. A., 1941, 
p. 28.
   Par ailleurs, l'état de l'ancien couvent des Cordeliers mit l'Ecole dans l'obligation d'évacuer les salles où elle tenait séance, où elle avait sa bibliothèque, et où Paul Broca avait installé autrefois son Laboratoire. On dut abandonner ce local historique, remettre la bibliothèque à la Sorbonne, où elle constitua un groupe indépendant, distribuer ses collections entre la Société d'Anthropologie, le Muséum d'Histoire Naturelle et le Musée de l'Homme, et accepter de la Faculté de Médecine l'hospitalité d'une salle de thèses. Tout cela frappa cruellement l'Ecole d'Anthropologie -outre les circonstances que l'on traversait- et malheureusement ces mesures provisoires risquaient de se prolonger, comme nous le verrons bientôt.

5.3.2  :      L'avant-guerre 


     L'Institut International d'Anthropologie.

     Le 25 septembre 1931 à l'Ecole d'Anthropologie de Paris, sous la Présidence de Louis Marin, après un exposé sommaire de la situation fait par le Comte Bégouen, des discussions serrées eurent lieu entre la plupart de membres présents: Pittard, Sergi, Schlagenhaufer, Bealody, Mendes Correa, Fraipont, Nourry, Pacheco, Dekeiser, Comte Bégouen, etc. proposèrent une révision des statuts rendue nécessaire par suite
de l'union de l'Institut International avec les anciens Congrès. 

     Les décisions prises furent ainsi explicitées par le Président Louis Marin

     1. Ils avaient voulu donner à l'Institut International un caractère infiniment plus universel qu'il n'avait pratiquement eu jusque-là. 

     2. Il y avait des difficultés pour la reconnaissance d'utilité publique de l'Institut International d'Anthropologie, car les lois françaises exigeaient que le Président et le trésorier fussent responsables des faits administratifs et financiers et que tous deux fussent français. 

     3. L'Institut International avait donc proposé au Conseil d'Etat, de garder le trésorier responsable à côté d'un président-adjoint qui prendrait la responsabilité de tous les faits administratifs et financiers. 
 
R. A., 1931, 
pp. 286, 292.
   C'est dans ces conditions que la fusion fut ratifiée par l'unanimité des votants.

 
R. A., 1934, 
p. 265. 

R. A., 1937, 
pp. 176, 185.

   En 1936, après la modification des statuts relative à la nomination des membres du bureau (Décret ministériel N°. 202 du 12 juillet 1935),
celui-ci fut constitué de la façon suivante : 

     Président : Eugène Pittard, professeur d'Anthropologie à l'Université de Genève

     Président-Adjoint : Louis Marin, député, ancien ministre, Directeur de l'Ecole d'Anthropologie de Paris

     Vice-Présidents : Charles Fraipont, professeur d'Anthropologie à l'Université de Liège

     Leite de Vasconcellos, professeur d'Anthropologie à l'Université de Lisbonne

     Matiegka, professeur d'Anthropologie à l'Université de Prague

     Secrétaires généraux : Sergio Sergi, Directeur de l'Institut d'Anthropologie de l'Université de Rome

     Henri Briand, professeur d'Hérédité à l'Ecole d'Anthropologie de Paris

     K. Absolon, professeur à l'Université de Prague

     Vayson de Pradenne, professeur de Préhistoire à l'Ecole d'Anthropologie de Paris

     Le Comte Bégouen n'ayant pas fait acte de candidature, le bureau de l'Institut perdait en lui un savant universellement connu et un ambassadeur estimé.

R. A., 1940, 
p. 214.
   Plus tard, à l'occasion de l'Exposition coloniale de 1937, eut lieu à Paris la première réunion des Fédérations latines des Sociétés d'Eugénique fondées quelques années auparavant sur l'initiative du professeur Givi, de Rome; Turpin, agrégé de la Faculté de Médecine de Paris, fut le secrétaire général et l'animateur de ce Congrès qui eut lieu sous le patronage de Louis Marin, président de l'Institut International d'Anthropologie, la section française d'Eugénique était placée sous les auspices de l'Ecole d'Anthropologie.
R. A., 1956, 
pp. 31, 33.
   L'Institut International d'Anthropologie était l'organe essentiel d'une collaboration mondiale pour mettre au point les grandes questions de
l'Anthropologie, mais en 1940, lors de l'invasion des hitlériens à Paris, il dut suspendre toute activité. Le dernier Congrès d'Anthropologie et d'Archéologie préhistorique eut lieu à Bucarest, en 1937, où le nazisme allemand avait frappé d'interdit des professeurs de l'Ecole d'Anthropologie de Paris. Dès 1930, à tous les congrès internationaux, les racistes s'avéraient nombreux. L'Ecole d'Anthropologie fut un des principaux organismes à mettre en garde les Français contre le danger que représentait le racisme, comme divers articles en témoignent dans la Revue. Louis Marin dut même repousser pendant l'occupation une tentative allemande tendant à la mainmise sur l'Ecole.


6. 1 :    LA PÉRIODE 1941 - 1975


    Point de vue d'ensemble: les établissements, les générations et l'Ecole d'Anthropologie.

    Un exemple remarquable est fourni par la période 1941-1975, qui continue aujourd'hui: 35 ans en quête de la paix. Sur le plan international, a été créée l'Union Internationale des Sciences Anthropologiques et Ethnologiques, dans la tradition du Musée de l'Homme et du Muséum d'Histoire Naturelle, et divers Congrès ont été organisés sous les auspices de l'U.N.E.S.C.O. En même temps, cet organisme lançait une sorte de défi aux anthropologues, sur l'enseignement universitaire de l'Anthropologie. Mais la rupture des Français averc leur propre tradition est évidente. Trois des plus anciennes institutions survivent cependant encore: la Société d'Anthropologie, qui fêta son Centenaire en 1959, le Laboratoire d'Anthropologie à l'Ecole des Hautes-Etudes, aujourd'hui abrité à l'Institut de Paléontologie Humaine, et l'Ecole d'Anthropologie de Paris, dont ce travail fait l'objet.

    Certes, plusieurs sociétés ont renouvelé la pensée de Broca: les Sociétés de Morpho-physiologie humaine, de Biotypologie, d'Anthropométrie, de Gérontologie, etc. Après la Libération, le Gouvernement français décida de créer un Conseil Supérieur des Recherches Humaines et un Office de la Recherche Scientifique et Technique d'Outre-Mer. Dans le même temps, l'Institut Français d'Afrique Noire, qui possédait déjà une branche d'Ethnologie, ouvre une autre branche spécialisée en Sociologie.

    A l'Ecole Pratique des Hautes-Etudes, où Paul Broca initia l'enseignement de l'Anthropologie, et M. Mauss créa l'Anthropologie sociale contemporaine, l'équipe de la revue L'Homme enrichit les sciences anthropologiques de nouvelles méthodes, en suscitant par la critique et la créativité, des inquiétudes fondamentales.

    Il faut enfin citer l'effort de l'Académie de Paris, où les chaires des sciences anthropologiques tendent à prendre une orientation plus spécialisée. D'où la nécessité d'un regroupement, demandé il y a quelques années par plusieurs savants, dont C. Lévi-Strauss; ceci n'est pas possible sans une sérieuse connaissance du passé culturel.

    L'influence du Musée de l'Homme, l'Ancien Musée du Trocadéro fondé par Hamy et recréé par Paul Rivet a été ici l'une des plus déterminante au point de vue de l'actualisation de la pensée de P. Broca, surtout dans le domaine ethnologique. De même, les cours au Muséum reprennent les questions fondamentales de l'Anthropologie biologique telles que les prévoyaient A. de Quatrefages, P. Broca et Gaudry. C'est là le mérite des générations dévouées à cette tâche digne d'une grande Culture: Vallois, L. Balout, M. Gessain, Rivière, G. Olivier, M. C. Chamla, M. Boitilelles, R. Giot, P. Biberson, J. Tixier, etc.

    Pendant cette période se développe un autre mouvement de caractère ethnologique. Il est dans la tradition de l'ancien Institut français d'Anthropologie, remplacé tout d'abord en partie par des Séminaires de Sciences Humaines, puis par l'Association anthropologique internationale de langue française. C. Lévi-Strauss, par exemple, a apporté à l'Anthropologie française toute une nouvelle conception méthodologique, dont les conséquences sont loin d'être prévisibles, bien qu'elle décèle et définisse aujourd'hui des révisions critiques très intéressantes. Avec lui on peut citer les contributions remarquables de E. Benveniste, P. Gourou, G. H. Rivière, etc.

    Indépendamment, profondément liés, on trouve à l'Ecole des Hautes Etudes et dans les Universités de l'Académie de Paris des savants français qui bénéficient de ce long mouvement anthropologique initié par Broca, tels G. Balandier, et P. Mercier, qui font de l'Ecole des Etudes africaines un véritable exemple de travail sur le terrain; Jacques Monod, le prix Nobel de Biologie, dont l'intérêt pour les questions anthropologiques illustre l'étendue du phénomène humain au-delà des considérations restreintes à des points de vue spécialisés. Il serait trop long d'énumérer les anthropologues français à l'heure actuelle, pourtant cette brève indication nous suggère une réflexion très simple: l'urgente nécessité de rassembler tous les efforts, qui sont actuellement dispersés, en retournant à la pensée de synthèse, proposée par P. Broca, non par une réduction ou une simplification des connaissances, mais par une coordination des savoirs spécialisés. L'Ecole d'Anthropologie reste dans ce contexte un Centre de coordination dont le profit pour la Science française peut être exemplaire. La tradition créatrice est préférable en effet à l'innovation destructrice, même s'il y a aussi des traditions inutiles et des révolutions fécondes. Mais, il faut un sens critique qui nous présente avec les plus faibles déformations l'image et la portée de chacun des phénomènes culturels, dont l'intérêt conditionne l'ampleur du progrès.

    Or, l'intégration de nouveaux apports dans la génération aînée, pendant cette période, constitue la base essentielle de la réorganisation de l'Ecole d'Anthropologie: ainsi nous pouvons mentionner Ch. Virallaud, A. Tooris, A. Delmas, S.W. Bas, R. Kherumian, L. Michelet, Parmentier-Beloux, etc.
Cette génération, dont l'intervalle d'efficacité correspond aux années 1949-1959. Noter l'intervalle presque perdu, 1941-1949, au cours duquel apparaissaient cependant les vocations de nouveaux anthropologues, tels J. Baudet, R. Bize, E. Boltanski, L Brumpt, G. Desse, J.A. Huet - nommé Directeur de l'Ecole en 1960, succédant ainsi à Louis Marin- et M. Martiny. Ces noms suffisent à illustrer la présence actuelle de la pensée de P. Broca.

    Les efforts que cette génération déroula de 1959 à 1969, signifient aujourd'hui la garantie d'une tradition ininterrompue. Ils peuvent, entre autres, mieux témoigner du rôle de l'Ecole dans la culture française, rôle souvent sous-estimé parce que mal connu.

    Il y a actuellement une génération moyenne qui révèle les conséquences du retard, dû au vide de l'intervalle 1941-1949: celle de M. Charon, F. Ferembach, H. Laborit, S. Pacaud, V.V. Stanciu, P. Vassal, etc. dont l'appui est essentiel pour la nouvelle génération représentée par B. Huet, le secrétaire général de l'Ecole.

6.2 :    L'intervalle 1941 - 1948


Généralités; Louis Marin; les collections, le local   et les subventions de l'Ecole; Th. Simon; et d'autres activités parallèles.
 

Généralités :
 
Rivet Paul, 1940 :
L'Ethnologie en France. Extrait: Bulletin du Muséum. Paris, t. 12, No. 1, 1940. 
   Le changement social et le mouvement culturel s'imposent aux recherches anthropologiques parce que, du fait des bouleversements apportés par les impérialismes économiques et la colonisation militariste des puissances technocratiques, ils représentent les nouveaux sujets d'étude. Mais il fallait dépasser une conception nationaliste de ces faits, à laquelle disposait la tradition même de la société et de la culture européenne; il fallait les " internationaliser". Paul Rivet -dont les apports à l'Anthropologie ont été évoqués plus haut -reproche aux nationalismes d'identifier révolution et destruction, et de considérer qu'une culture traditionnelle est une culture qui se porte bien, alors que c'est exactement le contraire. Son étude sur l'Ethnologie en France ne fait pas, sauf dans quelques cas peut-être, apparaître la cohérence des méthodes, mais les contradictions qu'elle contient et qui en font une réalité bien vivante.

Vallois H.V., 1940 - 1 :
Le Laboratoire Broca. B.S.A., 1940, pp. 1-18.
ÊR. Anthony, 1874-1941. B.S.A., 1941, pp. 1-12.

ÊVallois H.V., 1943:
Cours professé à la Faculté des Sciences de l'Université de Paris. Paris.
Anthropologie de la population française. Didier, Toulouse.

ÊVallois, H.V., 1944:
ÊL'évolution de la Chaire d'Ethnologie du Muséum national   d'Histoire naturelle. Extrait: Bulletin du Muséum. Paris, 2° série, t. I, n°1, 1944.

   H.V. Vallois réhabilite la tradition en montrant qu'elle permet d'atteindre à un véritable progrès; par son étude sur l'évolution de la chaire d'ethnologie du Muséum, et sur les réussites des efforts antérieurs: biographie de R. Anthony, Historique du Laboratoire Broca. etc.

 
Briant, F., 1941:
Hommage à la mémoire du professeur Anthony. 
R.A., 1941, pp. 125-128.

Friant, M., 1941:
ÊLe professeur R. Antony, R.A., 1941, pp.131-134. 

   En analysant les biographies des anthropologues, on se trouve au coeur des problèmes posés par les recherches des faits humains. Cette constatation conduit H. Briant et surtout M. Friant à mettre en évidence les efforts et les apports personnels qui contribuent à l'évolution culturelle des mouvements scientifiques. Ils en ont apporté la démonstration à partir d'études consacrées à la vie et l'oeuvre de R. Antony .


B.S.A., 1961, p.5.
   Dans l'ordre des faits, c'est l'effort de Louis Marin qui fera surmonter bien des difficultés à l'Ecole d'Anthropologie. Son patriotisme inflexible et lucide, qui l'avait déjà conduit, presque seul parmi ses collègues, à voter contre le Traité de Versailles (1919), faute de garanties suffisantes pour la paix, lui fit choisir sans hésitation la voie de la Résistance. Après avoir donné l'ordre de suspendre les cours de l'Ecole en 1941, il reprend à la Libération, l'organisation de nouveaux enseignements, en conviant les anthropologues à reconstruire l'histoire du développement de l'Anthropologie avec une étendue beaucoup plus grande que celle que permettaient les exigences statutaires des chaires traditionnelles. Une nouvelle génération de chercheurs allait entendre cet appel. Pourtant, faute de local, l'enseignement devint plus irrégulier, perdant son unité de temps et de lieu.
 
    Ainsi, le Muséum d'Histoire naturelle offrit-il à l'Ecole d'Anthropologie son annexe de la rue Cuvier, mais elle était trop loin du Quartier Latin pour que les étudiants puissent effectuer le trajet et concilier leurs cours officiels avec ceux de l'Ecole. Par la suite, les cours furent transférés à la Maison de la Chimie, où fut prise en location une salle: l'expérience, dit L. Marin, échoua pour la même raison: la distance. Après, l'Ecole occupa, à des heures très limitées, l'amphithéâtre de l'Hôtel des Sociétés Savantes, dont le loyer épuisait ses faibles subventions.

    D'ailleurs, on sait que, quant en 1940 les poutres soutenant les étages supérieurs du Musée Dupuytren, l'ancienne Eglise des Cordeliers, menacèrent de s'écrouler, on demanda à l'Ecole d'Anthropologie de déménager sous promesse formelle que, les réparations faites, on lui rendrait les locaux dont le Conseil Municipal de Paris était propriétaire. De ce fait, par une décision de 1941, l'Ecole attribua au Muséum ses collections ostéologiques et, au Musée de l'Homme, les collections de Broca. Le tout, à condition que les pièces données par l'Ecole ne soient pas mélangées avec celles des institutions auxquelles elles étaient confiées.

    Après la Libération, en 1944, le Gouvernement -poursuivant la construction de la nouvelle Faculté de Médecine -au lieu de consolider l'édifice, décida finalement de ne pas le reconstuire. Pendant ce temps, le siège administratif de l'Ecole d'Anthropologie était fixé chez son Directeur, Louis Marin, 95, Boulevard Saint-Michel. Les archives étaient déposées successivement dans les locaux d'institutions bienveillantes, Société de Géographie commerciale, journal la Nation, d'où des déménagements successifs. Le siège administratif conservait ce qui restait des archives, une collection partielle de la Revue anthropologique, et correspondait toujours avec 200 publications étrangères.

    L'Ecole d'Anthropologie bénéficiait de subventions décernées par: le Centre National de la Recherche Scientifique, le Ministère des Colonies, le département de la Seine, la Ville de Paris. Jusqu'en 1945, elle figura au Budget Municipal de Paris, en tête des " Etablissements libres d'Enseignement supérieur subventionnés". Brusquement, certains de ces Ministères cessèrent de l'aider.
 
 
R.A., 1956, 
p. 173;
R.A., 1968, pp. 1-2.
  En 1947, le Ministre des Finances, Robert Schumann supprima, d'un trait de plume, du Budget national, le chapitre des subventions aux Etablissements supérieurs libres. Le Ministre de l'Education Nationale, Naegelen, qui n'avait pas été prévenu, ne put les rétablir que très partiellement. Robert Schumann, plus tard président du Conseil, fut un jour interpellé à ce sujet.

    De 1945 à 1960, Th. Simon assume à la fois les charges de trésorier et de sous-Directeur de l'Ecole d'Anthropologie ; Louis Marin y avait ajouté un Trésorier-adjoint, et aussi deux membres désignés pour les relations publiques.

 
 
B.S.A., 1944, p.54.

R.A., 1956, pp. 176, 178.

   Personne, bien entendu, ne prétend que cet intervalle, 1941-1948, ait été stérile pour l'Anthropologie. Pendant l'occupation, H. Vallois avait proposé la création d'un Conseil permettant de réaliser une entente entre la Société d'Anthropologie, l'Institut Français d'Anthropologie et le Laboratoire d'Anthropologie à l'Ecole des Hautes Etudes, dont il était le Directeur. Mais après la Libération, l'Institut Français d'Anthropologie reprend séparément ses travaux, en groupant des anthropologues dont l'influence a été décisive pour l'Anthropologie: Marcel Mauss, Leenhardt, P. Lester, Griaule, C. Lévi-Strauss. En 1947, la Bibliothèque de Philosophie contemporaine, sous la direction de G. Gurwitch, publie " La Sociologie au XXè siècle", où les oeuvres de E. Durkheim et M. Mauss se revèlent dans toute leur importance.
  
 

   6.3    :     L'intervalle 1949-1958


Généralités ; réorganisation des cours; Chaires   et professeurs ; le mouvement pour la Qualité de la vie ; la Revue   anthropologique ; les collections Broca.
 

Généralités :

On peut évoquer, entre autres, quelques caractéristiques de la vie anthropologique de cette époque. Certains thèmes sont discutés, d'autres sont valorisés, que les anthropologues des générations suivantes apprendront, au début de leur formation, tels ceux de l'Anthropologie sociale ou culturelle, qui ne seront pas abandonnés jusqu'aujourd'hui. Mais seuls les progrès de l'Anthropologie en permettront une interprétation plus large et leur feront perdre l'aspect de théories préétablies qu'ils revêtaient alors en partie.
 
Marin Louis: Les études portant sur l'homme et l'Académie des Sciences morales. Revue l'Ethnographie, Paris, 1952, pp. 3-70, 1954, pp. 3-25.

Marin Louis: Les études ethniques en 1950. Imp. Jouve, Paris, 1954.

Marin Louis: Organisation du savoir en France. Les études portant sur   l'Homme et l'Ecole d'Anthropologie de 1926-1956. R.A., 1956, 
pp. 169-178.

Marin Louis: Le même travail complété et réimprimé par les soins de Mme Marin, Paris, Imp. Jouve 1967.

Anonyme, 1954: 80ème anniversaire du Président Louis Marin. Paris, 1954, 27 cm., pp.76.

   De son propre aveu, c'est Louis Marin qui tend à faire de l'histoire une réalité concrète et féconde, et un élément essentiel de progrès. Son 80è anniversaire fait preuve d'une clairvoyance exemplaire confirmée par ses études ethniques de 1950 et par son rapport de 1956 sur l'organisation du savoir en France. Ce dernier ouvrage, publié dans la Revue de  l'Ecole d'Anthropologie, renferme un véritable historique de celle-ci de 1926 à 1956, c'est-à-dire de l'évolution de l'Ecole depuis son cinquantenaire. Mais, l'information des années 1940-1950 est malheureusement très insuffisante.

 
Mercier P, 1951: Les tâches de la Sociologie. Institutions africaines de l'I.F.N. Dakar, pp. 90.

Rioux M., 1954: Un bilan de l'Anthropologie contemporaine. R. Psychologie des Peuples. Paris, 1954, pp. 73-85.

Cohen M., 1954: Cinquante années de recherches linguistiques, ethnographiques, sociologiques, critiques et pédagogiques. Ê Ê Ê Ê Imp. nationale, paris,1954, 387 p.

Rivet P., 1955: Coloquio sobre las ciencias del Hombre. Universidad de la Repùblica, Facultad de Humanidades y Ciencias, Montevideo, 1955, 50 pp.

   Parallèlement, il faut noter les travaux de P. Rivet, Colloques sur les sciences de l'Homme, 1954, de Rioux, Un bilan de l'anthropologie contemporaine, 1954, et de M. Cohen, Cinquante années de recherches linguistiques, ethnographiques, sociologiques, etc. 1954, qui servent à compléter le continuum culturel de l'Ecole, si tant est qu'il apparaisse alors quelque peu incertain.

 
Baudet J.L.:L'abbé Breuil et son oeuvre. 
R.A., 1955, pp. 124-127.

Bouteiller M.: La Société des Observateurs de l'Homme, ancêtre de la Société d'Anthropologie de Paris. B.S.A., 1956, 
pp. 448- 465.

Colin-Simard : Emile Cartailhac à la découverte de l'art préhistorique. Extrait: Miroir de l'Histoire. Paris, N° 83, 1956

Chavasse P.: Paul Rivet et le Musée de l'Homme. Revue Conjonction, 1957, 
pp. 11-13. 

   De toute façon, ce sont les études biographiques qui apportent sur l'Anthropologie les éléments historiques les plus concrets; Leroy sur Saint-Yves, J.L. Baudet sur l'abbé Breuil, Mlle. M. Bouteiller sur la Société des observateurs de l'Homme, Colin-Simard sur E. Cartailhac. Chavasse sur Paul Rivet et le Musée de l'Homme, E. Pittard aussi sur le même Paul Rivet, etc..


A partir de 1954, l'Ecole d'Anthropologie de Paris retrouve le rythme normal de ses travaux grâce au courage de Louis Marin. L'âge ne semblait pas l'avoir touché. Si, depuis quelques années, il s'était retiré de la vie politique, il continuait à diriger l'Ecole et à y faire régulièrement des cours. Cependant, malgré les démarches actives de plusieurs Présidents du Conseil ou de Ministres (Laniel, André Marie, Berthouin, etc.) de personnalités éminentes, telles le Doyen Binet, il fut impossible d'obtenir que l'Etat reconstruisit l'ancien Couvent des Cordeliers.

Après 1954, le lieu des cours était devenu l'Institut prophylactique du Dr. Arthur Vernes, 36, rue d'Assas, Paris 6è.

De nouveaux cours furent alors créés; ainsi, la chaire de Gérontologie fondée en 1954 en faveur de J.A. Huet, médecin chef du service de radiologie à la Préfecture de Police de Paris. Le Dr. Jean Auguste Huet, né le 7 Juillet 1900 à Nouméa (Nouvelle-Calédonie), fonda en 1950 le Centre d'études et de recherches gérontologiques, dont il était alors Secrétaire général. Il fut élu peu après (1958) Président de l'European Clinical Section de l'International Association of Gerontology. Il devait être le successeur de Louis Marin en 1960, comme Directeur de l'Ecole et comme Président de l'Association pour l'enseignement des Sciences Anthropologiques.
 
R.A., 1956, pp. 34, 75, 176.
    A propos des chaires, il faut évoquer les cours où des professeurs de diverses catégories, titulaires, adjoints, chargés de cours, ou simples conférenciers, enseignaient des questions se rattachant à l'Anthropologie, selon une série de programmes établis d'un accord mutuel. De nouveaux "professeurs" viennent ainsi remplacer ceux de la génération précédente qui ont déjà pour la plupart presque tous disparu: R. Anthony, Paul Boncour, Montandon, Vayson de Pradenne, J. Jousse, etc. sauf M. Friant, Th. Simon et Louis Marin. L'Ecole comptait en effet le doyen incontesté des anthropologues du globe, le plus ancien professeur d'Ethnographie, le doyen des anthropologues et spéléologues français et le doyen de la Société d'Anthropologie, qui assurait les relations entre les travaux de celle-ci et de l'Ecole.

Parmi les enseignants de cette époque, on peut relever les noms de Ch. Virolleaud, membre de l'Institut et Président de la Société asiatique, Et. Boltanski, chargé de cours d'hygiène scolaire et universitaire à la Faculté de Médecine de Paris, M. Martiny, Directeur du Centre d'études anthropotechniques, puis Président de la Société d'Anthropologie (1970), R. Bize, membre de la Société de Neurologie et de la Société de Bio-typologie, professeur au Conservatoire National des Arts et Métiers, A.D. Herschberg, chef de la consultation d'Endocrinologie de la Fondation A. de Rothschild, R. Kherumian, Y. Rapaport, P. Mabille, P. Tastevin, M. Parmentier-Beloux, etc.

Chaires et professeurs de 1954 à 1959 :

Affiches: archives de l'Ecole d'Anthropologie.

  Anthropologie Zoologique

M. Friant

  Anthropologie Anatomique

A. Delmas, G. Olivier, P. Ducroquet, P. Vassal

  Endocrinologie

D. Herschberg, Y. Rapaport

  Hérédité Humaine

R. Khérumian, J. Moublec

  La Pensée Biologique

L. Vannier, P. Vannier, D.P. Delore, Stuhl, Paillon,   Hunwald

  Anthropotechnique

M. Parmentier-Beloux

  Anthropologie Différentielle Générale

M. Martiny

  Anthropologie Diff. Essentielle: les Ages

Et. Boltanski, J.A. Huet, H. Destrem

  Anthropologie Diff. Essentielle: Les Tempéraments

M. Michelet, A. Pajault, R. Vilenski

  Anthropologie Diff. Essentielle: Les Sexes

 M. Fabre 

  Psychologie

R. Vilenski, E. Minkowski, R. Pagés

  Criminologie

R. Bize

  Démographie

J. Bourdin, M. Roblin, E. Gautier

  Hygiène Alimentaire

J.W. Bas, L. Vincent, R. Lefebvre, J. Bertrand

  Diététique

J. Bertrand, Ch. Gerber

  Ethnique Animale

Louis Marin

  Géologie Du Quaternaire

A. Chavan

  Préhistoire

J.L. Baudet

  Archéologie

Ch. Virolleaud

  Ethnographie

Louis Marin, G. Welter, P.C. Tastevin, Mlle. M. Bouteiller,

J. Grelier, Hunwald.
 
 

Le mouvement pour la qualité de la vie.

 
R.A., 1956, 
p. 177.
   Louis Marin pouvait alors écrire: "L'Ecole d'Anthropologie de Paris, au point de vue de sa réorganisation intérieure, a raison d'être fière d'avoir été associée au mouvement de rénovation de la Culture". Son mouvement pour la Qualité de la Vie eut une telle ampleur que certains professeurs de l'Ecole qui avaient été condamnés par les autorités officielles, purent y tenir des réunions et réunir des associations présidées par des membres illustres des corps académiques; leurs conférences à travers le pays, en 1956, donnèrent des résultats considérables en faveur d'aliments et de boissons saines. Plus encore, elles réussirent à créer un courant d'opinion tel que, sur un simple appel de journaux en 1956, le public emplit des locaux, comme la Salle Wagram.

 
 

La Revue anthropologique.


Quant à la Revue anthropologique, après quelques années de suspension, 1942-1953, grâce à la volonté tenace de Louis Marin, elle put réapparaître en 1954 jusqu'en 1956.
 

Les collections Broca.

 
R.L.A., 1949, 
p. 554.
   Quant à la perte de ses collections, bien qu'elle ait agi sous la dure contrainte de l'absence de local, l'Ecole d'Anthropologie ne la regrettait pas, car elle considérait que les institutions nationales avaient pris particulièrement soin de ses dons, ainsi que le rapporte le Secrétaire général de la Société d'Anthropologie de Paris pour l'année 1954, H. Vallois: "80 armoires métalliques avaient été achetées par le Musée et placées à côté du Laboratoire d'Anthropologie. Elles sont exclusivement destinées au MuséeBroca. Près de 4.000 crânes étaient déjà rangés".



 

  Il semble utile de rappeler que les opinions émises dans ce texte relèvent de la seule responsabilité de leur auteur 
(Modesto SANEMETERIO COBO).
 

  Ce brillant étudiant, d'origine espagnole, bien que possédant une très bonne connaissance de la langue française, a, parfois, utilisé des tournures de phrase "personnelles" et émis des appréciations que certains pourraient juger excessivement élogieuses à l'égard de nos Institutions.
 

  Nous avons, en son temps, tenté de tempérer (avec le plein accord de l'auteur) les passages qui nous semblaient susceptibles d'être considérés comme subjectifs et donc non conformes à l'objectivité scientifique et historique. Il n'était pas possible d'aller au-delà sous peine de dénaturer la pensée de l'auteur.

  A noter que l'actualité des événements, lorsqu'elle est  évoquée, remonte à une vingtaine d'années...




Dr Bernard J. HUET - Directeur de la Thèse

© E.A. - I.I.A. Paris 1999